nathalie epron auteure

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Vin et Christianisme II

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Vignobles d'église

La forte charge symbolique évoquée précédemment (notamment la résurrection) conjuguée à l'impérieuse nécessité de posséder du vin pour célébrer la messe a conduit les communautés religieuses féminines et masculines à développer un vignoble dès les débuts de l’ère chrétienne, en Espagne et en Gaule jusqu’en des régions très septentrionales.

 

Jamais sans ma vigne

Cette complicité unissant l'Eglise et le vin est telle que la progression de la vigne en Europe et dans le Nouveau Monde sera étroitement liée à celle de l'évangélisation. La route des vins suivra celle des monastères et on observe d'ailleurs que les plus gros producteurs de vin sur la planète demeurent encore les pays de tradition catholique (l'Espagne, la France, l'Italie)  ou protestante (Etats Unis, Australie) même si la Chine et sa bienveillance taoïste à l’égard du vin n’est, sans doute, plus très loin…

De quoi le vin est-il le nom ?

L’avènement des ordres religieux chrétiens a donc été le principal vecteur de la mise en valeur des vignobles. Là, où les vignes ont prospéré, on trouve souvent les traces d’une abbaye ou d’un prieuré dont les noms de vins ou d’appellation encore témoignent (Priorato, Chateauneuf-du-Pape, Saint Emilion, Hermitage… et encore, Lacryma Christi ou le fabuleux Clos de Tart créé par des moniales). Car, en dehors de l’aspect mystique du vin, la viticulture répondait aux règles de la vie monastique « orare et laborare » (prier et travailler) et, comme les plus proches cultures se trouvaient souvent être les vignobles dévastés datant des Romains, les soeurs et les frères devinrent assez naturellement des travailleurs de la vigne.

Le petit Jésus en culotte de velours

Si l'histoire du vin dans l'Europe chrétienne est profondément liée à la vie monastique, son exigence de qualité tire son origine des fameuses Noces de Cana, épisode narré dans l’Evangile de Jean qui a fait couler beaucoup d’encre théologique et, à raison, quand on se remémore sa teneur… en alcool.

Au cours du banquet, le vin coule à flots puis vient à manquer. Jésus pourrait estimer que les convives ont assez bu mais au contraire, il s'empresse de convertir l'eau en vin et quel vin ! Si bon que le maître des lieux s'étonne qu'un aussi magnifique nectar soit servi en fin de repas. En souvenir de cette séquence fondatrice, les communautés religieuses viticoles n’auront de cesse de vouloir reproduire le geste de Jésus pour rendre hommage à Dieu par la splendeur et la finesse de leur vin. Comme par l'architecture, le chant liturgique ou l’enluminure, il s’agira pour elles de s’engager dans une démarche de perfection pour accéder et faire accéder à la jubilation, chemin par lequel la Voie du Seigneur devient plus aisément pénétrable.

Un vin éminemment contemporain

Ainsi, non seulement la liturgie de la communion sous les deux espèces (le pain et le vin) pratiquée jusqu’au 13ème siècle, sera le moteur du maintien de la tradition viticole et la garante de son progrès  qualitatif mais c’est aussi précisément à cette période-là que le jus de la vigne prendra les allures qu’il a encore aujourd'hui. Loin des breuvages vineux de l’Antiquité - modérément alcoolisés, épais et liquoreux, aromatisés aux épices et aux herbes et parfois additionnés de résine de pin (le fameux résineux grec en est une survivance) pour mieux supporter la chaleur - qui se buvaient avec de l’eau, le vin, dans sa version contemporaine, apparaît au Moyen-Age.

Une boisson aux multiples vertus

A l’époque, le vin n’est pas seulement indispensable au sacrement de l’Eucharistie, il est aussi un remède préconisé dans nombre de pathologies quand l’eau insalubre était porteuse de maladies. Anesthésiant oral, nettoyant local, préposé à la digestion… Il est administré par des frères et des soeurs qui jouent aussi le rôle de soignant.

Autre vertu et non des moindres : il aide à ennoblir la réputation et la renommée des abbayes. On comprend mieux alors la recherche constante de la qualité d’autant que la production de bon vin devient une monnaie d'échange, un élément de force économique et un moyen d'honorer les hôtes de marque (rois et grands féodaux) que les monastères accueillent pour répondre à leur devoir d’hospitalité. Bien vite, la culture du vignoble participe aux ressources des abbayes qui reposent également sur les impôts et les donations. Les riches seigneurs locaux – dans un souci de rédemption future ou de réelle dévotion – favorisent le legs de terre aux congrégations religieuses.

Expansion du vignoble[1]

A l'époque des Croisades, les abbayes vont passer d'une production autarcique à une production "hors les murs" avec de gros bénéfices à la clé garants d'une extension accrue des domaines. De plus en plus enclines à une production moins confidentielle, les congrégations religieuses vont encore améliorer l'outillage, maîtriser le pressage et le stockage pour parvenir à hisser leur niveau de rentabilité. Cette croissance nécessitant de la main-d'œuvre, ce sont les paysans locaux qui deviennent responsables des travaux du vignoble. Les monastères parviendront ainsi à s'octroyer un quasi monopole de la production et du commerce du vin, tout en laissant naturellement une petite part à la noblesse. 

Investissement et savoir-faire

Les communautés religieuses investissent donc beaucoup d'argent sur la recherche en viticulture, elles élaborent plusieurs méthodes de vinification encore utilisées de nos jours. Les bénédictins notamment, aristotéliciens de culture[2], classèrent ainsi avec une rationalité avancée les différences entre les parcelles d’un lieu géographique donné tandis que les cisterciens plus exigeants encore,  poussèrent le zèle, raconte-t-on, jusqu’à goûter la terre pour y adapter les cépages. La notion de terroir est née dans ce Moyen-Age si peu moyenâgeux où l’esprit d’innovation s’est également illustré dans les techniques culturales (vendanges à maturité, petits rendements) pratiquées encore aujourd'hui quand on veut produire un vin de qualité.

Déclin
Jusqu'à la fin du 15ème siècle, l'influence monacale restera prédominante avant que ne s'amorce une période de déclin. La Révolution, en France, sonnera le glas des domaines viticoles religieux mais leur héritage viticole perdurera en Europe jusqu'au bond qualitatif (technique et scientifique) du 19ème sur fond de Révolution Industrielle. Les marchands et les banquiers s’afficheront alors comme les maîtres de la viticulture, leur objectif étant de créer une véritable industrie du vin. Productivisme et rentabilité telle sera la nouvelle religion.

Le Nouveau Monde

Grâce à la découverte des Amériques, la relation entre vin et religion va connaître un second souffle. Les conquistadores, au 16ème siècle, apportent dans les soutes de leurs caravelles des vignes du vieux continent pour permettre aux premiers colons de célébrer l'Eucharistie. Toutefois, la production viticole sud-américaine ne deviendra sérieuse qu'au début du 18ème sous la houlette des Jésuites et des Augustins tandis que des missionnaires franciscains, soucieux eux aussi de pourvoir les paroisses en vin de messe, développeront la vigne en Californie.



[1] On lira avec profit l’article de Frédéric Villain dans  le Monde des Religions sur l’ancrage catholique des vins de Bourgogne, un Divino veritas.

[2] Rappelons que pour Aristote, il pouvait y avoir des classifications naturelles du réel, ce qui a constitué le point de départ des sciences de la nature.



05/01/2019
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