nathalie epron auteure

nathalie epron auteure

Promenade littéraire


Qu'y a t-il au départ ? demande Rebecca Solnit dans l'Art de marcher. Une tension musculaire, un pas puis un autre qui s'égare facilement dans la religion, la philosophie, l'aménagement du territoire, les contes de fées, la géographie, la littérature... Sublimée en quête, en rite, en méditation, en pélerinage, en dévotion, en rebellion, en épreuve sportive, en oeuvre scripturaire, la marche fait arpenter des territoires très divers : spirituel, sexuel, révolutionnaire ou artistique.

On ne l'évoquera pas en tant que simple moyen de locomotion. Gardons-nous en effet de penser à toutes ces silhouettes féminines, d'Afrique Noire ou d'Asie du Sud-Est, ployant sous le poids de leur charge et d'un soleil de plomb qui tout le temps trottent dans tous les sens pour assurer la pitance quotidienne. Bataillon de marcheuses laborieuses faisant tache sombre dans cette histoire nantie de l'imaginaire et de la culture que nous allons, un peu, évoquer.

 

Dans nos sociétés de confort, marcher est un choix et idéalement, un état où l'esprit, le corps et le monde se répondent. L'allure de la marche donnant son rythme à la pensée, le marcheur est aussi un penseur. Plus encore,  la belle alliance créée entre cheminement intérieur et extérieur suppose que l'esprit, lui aussi, est un paysage à traverser pas à pas et qu'une penseuse ne peut pas ne pas être aussi une marcheuse. Dans Les Confessions, Rousseau observe : « Je ne puis méditer qu'en marchant ; sitôt que je m'arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds ». On connaît aussi ses Rêveries du promeneur solitaire, livre dont la marche est prétexte plus que motif mais qui lui fournit littéralement une position d'où parler. Racontée et transformée en structure littéraire, la promenade, tradition héritée du Romantisme et de ses cheveux au vent, encourage la digression et l'association d'idées. En un mot comme en cent pas, elle favorise le processus de création. Woolf et Joyce iront plus loin en tentant de décrire les mécanismes de l'esprit soumis au flux et reflux de la conscience. Dans Mrs Dalloway et Ulysse, les méandres des pensées et des souvenirs de leurs personnages ne se déploient jamais mieux qu'à l'occasion d'une promenade. Manière de suggérer que l'improvisation l'emporte sur l'analyse.

 Marcher, on l'aura compris, est donc autant un moyen d'habiter le monde que de le fabriquer.

L'habiter est une entreprise irrésistible qui commence très tôt : il suffit de regarder le tout-petit qui s'élance, vacille, tombe, se relève et court de nouveau vers son destin. Le fabriquer est une tentation historique et idéologique qui connaît peu de répit. En effet, que vaut la superbe stature masculine du héros révolutionnaire tant qu'il n'a pas marché ? Che Guevara insistait sur la phase nomade de la révolution cubaine, Mao sur sa longue marche, Gandhi  voulait semer des germes de paix dans le sillage de ses pas et, dites-moi, qu'aurait-on retenu de Moïse sans l'Exode ?

 Marcher, c'est aussi bien sûr évoquer l'histoire des genres où selon le sexe auquel on appartient, l'organe qui se met en branle n'est pas le même. On ironise bien sûr car il n'est point besoin sans doute de resouligner la différence sémantique et organique entre péripatéticien et péripatéticienne. Ce qui est sûr néanmoins c'est qu'il n'est de territoire - réel, imaginaire ou symbolique - qui ne sécrète l'exclusion de l'autre, soit dans un repli identitaire frileux, soit dans une saine volonté de se distancer du monde pour mieux le rejoindre, or on sait que les femmes ont dû livrer de hautes luttes pour accéder à l'ailleurs ou plus prosaïquement mais tout aussi difficilement à leur univers intérieur. Le franchissement des frontières vu comme un exploit... Ella Maillart, Alexandra David-Neel continuent d'exercer une grande fascination pour leur audace en des temps pourtant si peu anciens. L'aventureuse géographie de leurs périples apparaissant comme une respiration dans le monde clos de la féminité balisé par l'entrave corporelle et l'enfermement psychologique. Voyage physique et spirituel qui peut être aussi immobile et tout autant facteur d'émancipation comme le revendiquait Virginia Woolf dans Une chambre à soi affirmant déjà l'indissociabilité du lien spacio-temporel.                                                           

       Pouvoir disposer de soi dans l'espace est encore, en ce début de XXIe siècle, réservé à des privilégié-e-s. La pauvreté, la précarité, la ghettoïsation, les traditions séculaires réactivées, la pression du fratriarcat rognent en France le droit spatial des femmes sans parler des enterrées vives qui, ailleurs dans le monde, fripent en nous l'idée d'humanité. Le fait est que cette "odyssée de l'espace" ne cesse de nous raconter une géographie différentielle à géométrie variable où l'exclusion a souvent été synonyme de réclusion ou d'étouffement, comme le montre si bien le roman du XIXe siècle avec ces héroïnes dont le regard ne se perd que sur la ligne festonnée du lourd rideau à la fenêtre. Personnages qui s'étiolent dans des odeurs de renfermé social, dans des existences mal aérées, dégrisées seulement par des rêveries à la Bovary. Dans cette aspiration dérisoire, la désillusion est au bout du chemin car ce n'est pas à un appel du large mais de l'étroit auquel répondent ces figures du romanesque réaliste. L'exiguïté de leur horizon est inversement proportionnel à l'immense avantage dont bénéficient historiquement les hommes qui peuvent ouvrir les portes et arpenter librement les paysages familiers ou les chemins du bout du globe. Aventuriers, explorateurs, conquérants de l'espace, le monde est à eux et ils ont bien du mal à le partager... Le dehors et le dedans demeurent des assignations normatives pour les deux sexes et l'imaginaire collectif continue d'inscrire au masculin les liens qui se larguent, les liens qui se nouent avec femme à terre et homme aux semelles de vent.

 L'histoire de la balade en ville, c'est encore une autre épopée et surgit tout aussitôt la divagation surréaliste. Romance superbe et virile invitée à chaque coin de rue dans des promenades nocturnes  éclairées par la lune où Aragon s'en mêle du côté d'Opéra et où Breton, place Blanche, nous prend par le bras. Longues échappées, trouées d'air frais, le front levé vers l'idée de beauté qui la nuit, dans Paris, devient réalité. Poétique de la rencontre succédant à la poésie urbaine ambiguë d'un Baudelaire, libérée d'un Rimbaud, provocante d'un Apollinaire, métamorphosant aisément le piéton en flâneur, badaud, chaland, émeutier, manifestant, rôdeur, chineur et amoureux.  Car à bien des égards, la marche en ville présente plus de points communs avec la chasse et la cueillette primitives que la promenade en pleine nature. La rue, lieu équivoque qui charrie les citoyen-nes révolté-e-s, qui territorialise l'économie du désir masculin et cartographie les errances rêveuses de l'adolescence quand on vit le présent comme une interminable épreuve dans l'attente d'une passion aux serrements éternels. « Murmure encore avant de me saisir le nom que j'aime dans l'amour : épousailles ».

Mais venons-en à l'observatrice passionnée qui a élu domicile dans la rue et qui cherche à la (sur)prendre sur un mode inédit en effectuant un choix parmi l'infini de ses possibilités. L'immense photothèque parisienne est un frein au regard ou du moins à sa capture avec la menace de clichés plus lourds que des rocs. Là, pas une idée nette de la ville où elle est ni à peine du moment des siècles où elle vit. Ici le décor sent presque plus qu'il ne se regarde : fenêtres aux odeurs de lessive, écailles au mur dégoulinant de vieille pisse ou recoin aux relents de pisse fraîche et un air soudain saturé de ramiers bleus et bruyants.

Rien n'est plus tordu que le réel que des photos simplifient à l'extrême. Il faudrait presque rappeler à la promeneuse intéressée comme par hasard se crée une pensée, se bâtit un rêve d'empire même si les pas fonctionnent comme un leurre et qu'au bout du chemin, il ne reste rien. On peut filer des hypothèses oiseuses, des métaphores en forme, des ellipses-trou, provoquer une carambole de mots, convoquer l'illustre en chassant-croisant des personnages, des styles. On peut aussi coller du réel à sa fiction, fatiguer ses réflexes et maquiller son monde. En jetant son corps et son souffle à l'assaut des rues, l'individue que l'on prend pour soi est souvent une autre, surprise dans ses méandres. Tout se passe comme si la courbe d'une avenue était celle d'une aventure. J'appelle bien marcher et corrélativement saisie photographique urbaine, cette progression sans but qui a pour synonyme déambulation quand de désir le pas se perd où s'abrite le merveilleux. Tout dans la promenade doit conduire à la forêt d'Alice ou d'Arthur et enfin, peut-être enfin trouver un nom aux errances de la destination : Silvia, Silvia... pourquoi pas ?  Mais l'iris déjà se déchire sur un bateau ivre au fond d'une flaque d'eau, sur un arbre rayé du registre des végétaux, sur un lapin dans la ville à l'oreille détendue, sur la menace inquiétante d'oiseaux à la sauce hitchkokienne. Sous prétexte de rendre l'étrange au familier, la photographe se saisit du hasard. Or, la photo amplifie le réel, l'ordinaire du réel en faisant quelque chose de rien ou l'escamote au contraire en faisant rien de quelque chose. Se déplacer à pied avec un appareil à photographies revient à tenter d'inventer un langage, à resserrer la syntaxe de la bavarde en repoussant la menace d'une langue morte et l'attraction de son carnaval mélancolique et enivrant. Mais, ne photographie t-on pas toujours à des fins de conservation ou au contraire pour classer, ranger une bonne fois pour toute afin d'oublier.  Si tout est autel pour la religion de l'oeil, il s'agit toujours et encore de faire quelque chose de rien, même un voyage à dos de pigeon, même une réclame pour monter jusqu'au ciel et alors là il y a de quoi faire…puisque on voit un ciel épongeant ses averses, un ciel bleu cramoisi entre deux armées d'immeuble couleur paprika, une tornade dans un ciel clément.  Autant de ciels au ciel pourrait être de n'importe quelle époque comme le gris exténué reposant sur les toits de zinc comme la course farouche des nuages noirs dont les ombres à la longue finissent par se rejoindre. Façon furtive de se cramponner à l'ordinaire ici bas sous l'effondrement amorcé des façades et du sens dans des cadres rabotés par le vent. L'aveu des petites choses s'alignent à vue feutrée comme toujours chez Nicole Miquel qui capte non l'instant mais sa puissance de retrait.

http://www.anisgras.verstichel.net/


Mise en voix : Aline César, scénographie : Nicole Miquel.



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