nathalie epron auteure

nathalie epron auteure

G On dira ce qu'on voudra 7

Il y a des journées longues comme un jour sans pain, sans doute qu’on le disait quand on crevait la faim, et des jours interminables à regarder sa mère mourir. Elle l’avait souvent évoqué, épouvantant l’enfant que j’étais, qui s’en faisait un monde, comment faire sans Maman ? Mais maintenant, j’étais grande et je trouvais ça bien normal qu’une mère meure avant sa fille, surtout que j’avais le fils qui me restait en travers, le fils régurgité comme si de rien n’était : Il a eu de la chance, Phil, de partir comme ça !  C’est sûr que ce n’était pas la peine d’en faire un drame pour finir collé sur la table de chevet à regarder ce qu’il ne voulait pas voir. Alors moi, ce n’est pas que je ne voulais pas voir ou ne pas ne pas voir mais j’étais comme qui dirait obligée d’être là, appelée par une vieille loyauté dont je me serais bien passée mais qui me collait aux basques. J’étais là un peu comme au spectacle, à ne pas trop savoir si c’était banal de voir s’éteindre comme une chandelle celle par qui tout est arrivé, à attendre avec elle ce passage qui lui faisait tellement peur, à accompagner son angoisse de partir qui n’avait rien à voir avec la peur de mourir : J’ai fait mon temps, il est temps ! 

En attendant, j’étais là, dernière des dernières, toute seule, comme par hasard, avec ma mère qui sentait l’iris et le gardénia, à attendre la mort, à compter les jours comme une petite fille dans l’ennui, à additionner les minutes sans que les heures changent et à constater qu’horreur, on était dimanche et que ça n’était que depuis la veille que j’étais là. J’ai entamé un dialogue intérieur, une négo serrée avec moi-même, oscillant entre le désir de fuir pour sauver ma peau et le devoir de rester pour accompagner une agonie que j’espérais foudroyante, même si je savais bien que ces deux mots étaient aussi incompatibles que la paire de vieux sourdingues qui me faisait office de parents.

J’ai grossièrement soupiré, mon souffle faisant s’envoler un trèfle à quatre feuilles du gros livre que je venais d’ouvrir machinalement, ne sachant quoi faire de mes dix doigts et des jours à venir. Maman a suivi d’un œil triste le vol plané du porte-bonheur. En d’autres temps, devinant l’indécision ou le désœuvrement, elle m’aurait titillée d’un énigmatique : Ah ! Toi, aujourd’hui, tu ne sais pas si tu es mâle ou femelle ! Mais là, sans doute, y voyait-elle un signe d’un autre genre… malgré sa discipline de fer à la minute près, la vaillance dans ses yeux immenses, sa maladie presque comme une amie à rameuter l’amour autour d’elle, enfin le mien, le seul qui l’intéressait à peu près avec son atout irremplaçable à pouvoir être à peu près remplacé ; l’une ou l’autre, presque du pareil au même (dans le temps lointain d’une Russie presque encore Soviétique : Il faut que vous preniez deux vols différents parce que avec cette vieille flotte d’Aéroflot… Au moins, comme ça, il m’en restera une !). Le père a surgi, muet et servile comme un majordome, chevalier rampant vers la porte de sortie quand il n’a vu que des yeux pour se moquer, que des coins de bouche se relever pour le railler, qu’une poitrine se soulever sous un corsage immaculé et lui crier silencieusement : Tu n’es pas capable ! Tu n’es pas capable ! Pas capable, incapable !

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28/11/2018
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