nathalie epron auteure

nathalie epron auteure

Féminisons l'or numérique

 

Introduction

On peut s’émerveiller, et sans doute parce qu’on s’en émerveille, d’une technologie censée nous délivrer de tutelles défaillantes en déployant formules alphanumériques, chiffrement haché menu, transaction pair à pair possible d’un bout à l’autre de la planète en quelques secondes, tout en s’interrogeant sur cette fiction[1] si séduisante. Nourri dans l’ombre, dévoilant une sorte d’art des fous oscillant entre résistance et marginalité, le Bitcoin est pris aujourd’hui dans une dynamique d’adaptation sinon d’assimilation dont il ne sortira peut-être pas gagnant. Si l’issue est incertaine et la question prématurée, elle précipite néanmoins l’impératif de la nécessité : le rendre plus populaire que jamais avant la main mise de tous les rapaces institutionnels qui attendent tapis dans l’hypocrisie le moment propice pour se l’approprier et nous en déposséder. Ce nous encore si numériquement faible[2] et d’autant plus faible si on l’évalue d’un point de vue genré[3] : peu de femmes, une majorité d’hommes.

Le phénomène est classique me direz-vous, observé au commencement de tout bouleversement technologique. Succession de sésames réservés à certains plus qu’à d’autres comme l’illustre la masse d’individus échappant au tout-numérique et qui a déjà produit une littérature abondante sur le sujet. La dématérialisation n’entraîne pas la disparition d’implicites normés et la métamorphose de phrases en lignes de code, générateur d’un nouveau langage supposé universel (mais  qui n’est créé et lu que par quelques-uns), n’engendre pas plus l’égalité qu’elle ne neutralise la dissymétrie des genres.

L’écosystème crypto, placé lui aussi sous l’empire algorithmique hérissé de principes d’horizontalité et de transparence qui serait, par essence, révolutionnaire dans ses intentions et pratiques – n’échappe pas à la règle et semble reproduire un formatage normatif qui n’aurait presque rien à envier au fonctionnement  du vieux monde honni.

 

[1] Il est entendu que toute unité monétaire, quelle qu’elle soit, est fictionnelle. Depuis des millénaires, qu’il s’agisse de pierres, de coquillages, de bouts de papier, la valeur accordée n’est tributaire que du consensus fédéré autour de l’objet. Sans sous-jacent depuis 1971, depuis qu’il a été décorellé de l’étalon-or, le dollar a de la valeur uniquement parce que tout le monde s’accorde à lui en donner.

[2] « … il s’agit encore d’une communauté émergente, équivalente à celle d’un petit pays » in Bitcoin métamorphoses, J. Favier, B.Huguet, A. Takkal Bataille, éditions Dunod, 2018, p. 245

[3] Entendu au sens anatomique et non du genre proprement dit : « Il n’y a pas de femme mais des fictions de féminité, il n’y a pas d’homme mais des histoires pour tenir debout » (N. Epron in Trouble dans la représentation).

 

 

Péché mignon

Sauf qu’il va falloir faire avec un univers modelé par des codes et des repères déjà bien en place. Qu’il s’avance à découvert comme étape ultime du vieil héritage patrimonial, ou beaucoup plus masqué à l’image des masculinités complexes d’aujourd’hui (ce qui ne veut pas dire qu’elles ne l’étaient pas hier : masculinité et féminité ne sont pas anhistoriques, elles sont contextuelles).

S’il est vrai que le Bitcoin, encore nimbé d’une fougue juvénile, est traité de façon trop « messianique et trop technique par ceux qui développent son environnement [10]», on peut envisager ce penchant véniel  avec le sourire. Péché de jeunesse, se dit-on, d’un protocole qui vient tout juste de fêter ses dix ans. Mais si on se réfère à l’Augustin des Confessions, grand connaisseur du dit fait devant l’Eternel, on sait que ce qui importe dans le péché n’est pas tant son objet – lequel peut être mignon – mais son intention. De fait un péché, aussi inoffensif qu’il paraît, renvoie son auteur à « la tragédie de l’homme – croyant ou pas – qui entend faire lui-même son salut et édicter ses propres lois[11] ». On entre déjà dans le vif du sujet qui serait un poncif du genre... masculin, enclin à se croire facilement le roi de l’univers en ayant intériorisé l’évidence que le monde est, par construction, à lui  et qu’il est là pour le prouver en permanence ; ce que la sociologie spectacle à l’américaine avec son représentant controversé[12] nomme l’entitlement[13].

 

 

 

[10] Bitcoin, la monnaie acéphale ; Adli Takkal Bataille, Jacques Favier ; CNRS éditions, mai 2017, p 18. 

[11] Laurence Devillairs in https://www.cairn.info/revue-etudes-2012-3-page-377.htm#no1 

[12] Michael Kimmel, auteur notamment de Angry white men

[13] « légitimité, droit, bien-fondé ».

 

 

La mythologie virile du Bitcoin

Cette arrogance banale relève de l’expression archaïque d’une toute-puissance originelle ensemencée par une culture androgenrée générationnelle (technophilie, science-fiction, heroic fantasy, mangas, jeux vidéo…) où abondent les héros messianiques socialement hors-jeu qui luttent contre un système oppresseur. Cette subculture, non pas au sens de sous-culture[14] mais de l’expression d’une distinction, s’inscrit dans une tradition millénaire qui sait parfaitement adapter ses marronniers sexués sous couvert de nouveauté ou de résistance à l’ordre dominant. Rien de transgressif là-dedans, bien au contraire. Ses marginalités vite avalisées par la culture dominante (le recyclage accéléré des contre-cultures est une des grandes prouesses du conformisme contemporain)  contribuent à édifier une imagerie confite dans de l’huile sainte faite de déférence et de révérence à des modèles devant lesquels on s’incline sans les questionner. Imposant sa hiérarchie écrasante sous couvert d’anticonformisme, balançant ses gros mots comme « génie », cet univers aux repères connotés exclusivement du côté du père (le patrimoine n’embaume que les fils) réinscrit mine de rien, à chaque nouveauté, sa prééminence et légitime la supposée aptitude masculine à la transcendance. N’oublions pas que le mot ordinateur vient d’un adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde[15] et participe de l’idée selon laquelle la contemplation des nombres serait la clé d’accès à l’ordre divin[16].

La forteresse masculine[17] retrouve ses atours, reconsolide ses prérogatives et réinterprète à la mode contemporaine des modèles culturels hégémoniques où la figure du bitcoiner est digne d’entrer dans le panthéon des super-héros  en jouant sa partition du seul contre tous.

La mythologie virile est en place pour un storytelling mêlant scénographie ostentatoire du visionnaire incarnant l’esprit du capitalisme technologique, qui rentabilise les promesses de la tech, et d’un culte de l’entrepreneuriat « de rupture » où l’innovation perpétuelle apparaît comme le saint Graal pour gagner sur des marchés à maturation rapide.

  

 

[14]La préposition « sous » en français connote en général les choses  de façon péjorative. Cette dépréciation disparaît en anglais dans le préfixe latin sub, qui renvoie davantage, dans le domaine de la culture, à un aspect souterrain ou underground.

[15] « En 1955, Jacques Perret, professeur de philologie, est sollicité par IBM pour trouver un mot français pour désigner ses machines. Il répond : « Que diriez-vous d’ordinateur ? C’est un mot correctement formé qui se trouve même dans le Littré, comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. » in « Effet de genre : le paradoxe des études d’informatique »,  Isabelle Collet, tic&société [Online], Vol. 5, n° 1 | 2011. 

[16] « Le monde est mathématique », proclame ainsi le titre d’une collection d’ouvrages diffusée en 2013 par le journal Le Monde (…). Aujourd’hui comme hier, les mathématiques seraient la clé de l’intelligibilité — et donc de la maîtrise — de l’univers. in La gouvernance par les nombres, Alain Supiot. 

[17] L’expression, susceptible d’être recyclée à chaque époque, est de François de Singly dans Les habits neufs de la domination masculine in  Revue Esprit, novembre 1993.

 

Normes masculines

Ce concept d’innovation, aussi disruptif soit-il pour reprendre un psittacisme à la mode piqué aux cruciverbistes (« disruption » est recensé dès la fin du 18ème siècle dans le Littré), est central car il territorialise le Bitcoin du côté du masculin et réactualise le vieux registre duel de l’homme acteur et transformateur du réel et de la femme passive qui le subit. La hardiesse de l’invention est historiquement et culturellement attribuée aux hommes (révolutionnaires dans l’âme) tandis que les femmes, oeuvrant pour la préservation de l’espèce, seraient conservatrices par nature, comme qui dirait… par essence, si tant est qu’on soit tenté par l’essentialisme et ses simplifications rassurantes, sortilèges désuets mais toujours opérants. Quoi qu’il en soit, « l’ouragan permanent » de la rupture, pour reprendre une expression de Joseph Schumpeter[18], c’est l’ADN de l’individu conquérant et la cryptosphère exploite au paroxysme les normes masculines de la « gouvernance » avec, notamment, une valorisation extrême de la prise de risque et de la dimension pionnière de l’action, comportements, on le sait, encouragés dès l’enfance chez les garçons. Cette esthétique  de l’héroïsme entrepreneurial fait lignée, lignage avec la figure fanée du self made man dont on croit savoir qu’elle s’est aussi distinguée par sa propension à briller plutôt au masculin. Modèle référentiel d’une personnalité, couillue plus que culottée, réussissant à s’élever au-dessus de la masse au prix d’un travail acharné et surtout d’une audace démesurée.

Ainsi, si l’écosystème Bitcoin semble, pour le moment, indifférent aux différences sociales (nombre de jeunes hommes sans formation particulière s’en sont emparé pour le meilleur et pour le pire si l’on se fie aux vidéos sur You tube mais qu’ils se dépêchent de prendre leur place au soleil, car une armée de trentenaires issus de business school trépigne sur le palier ), il n’a pas intégré la problématique du genre (dont la réflexion autour de la performance a pourtant aussi agité les décennies pendant lesquelles il a été pensé), ce qui l’aurait dispensé, on peut toujours rêver, de reproduire cette mécanique séculaire d’exclusion des femmes que l’on retrouve dans le Manifeste Cyberpunk de C.A.Kirtchev, datant de 1997, qui insiste - aux innocents les mains pleines de normes intériorisées - dès les premières phrases sur l’aspect éminemment masculin de l’idéal libertaire : « Nous sommes l’être différent. Rats technologiques, nageant dans l’océan de l’information. Nous sommes l’effacé, le petit garçon qui s’asseyait à la dernière table dans un coin de la classe, nous sommes l’adolescent considéré comme bizarre (…) nous sommes l’étudiant (…) qui hacke des systèmes (…)[19] ». Ce passage rappelle bien sûr la figure marginale attachée séculairement à celle du génie créateur, du poète maudit que la tradition a consacré en haut de sa tour d’ivoire. Mais la part maudite, bien entendu, n’est pas celle-là, c’est dans ce nouveau monde proclamé, faire encore et toujours l’économie d’une bonne partie de l’humanité et pour cela, il y a toujours mille et une bonne raisons, les toutes vieilles élimées jusqu’à la corde qui nous pendra, et les nouvelles dont la nouveauté n’est que formelle, la révolution picturale incarnée par un Picasso nous a appris qu’il ne suffit pas d’être novateur sur la forme pour l’être sur le fond.

 

 

[18] Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, trad. fr., Paris, Payot, 1951 [1942], p. 181. 

[19] Cité dans Bitcoin, la monnaie acéphale, pp 33-34.

 

  

L’effacement des femmes

Ce sont toujours les mêmes mécanismes qui sont à l’œuvre, raison pour laquelle nous ne nous y attarderons pas, mais rappelons tout de même quelques faits historiques notoires qui montrent comment se produit l’effacement des femmes du champ de l’expertise tout en sachant qu’aujourd’hui, la grande nouveauté, c’est que l’on ne peut pas dire qu’on ne le sait pas, qu’on ne le voit pas. L’invisibilité des femmes est enfin devenue visible et s’accompagne d’actions institutionnelles et privées pour changer un monde qui change mais qui ne changera pas tant que ça si l’on en fait fi.

Tant que l’ordinateur a été considéré comme le prolongement de la machine à écrire et corrélativement associé à des tâches sans envergure, plutôt fastidieuses et répétitives, les femmes ont été majoritaires en tant que techniciennes, perforatrices ou opératrices de saisie dans la filière informatique. Avant cela, dans les années 50, elles étaient même plus souvent qu’à leur tour programmeuse, mais la fonction d’alors était plutôt disqualifiée, obscure et sans dimension intellectuelle. Notons d’ailleurs que le premier programmeur de l’histoire fut la mathématicienne Ada Lovelace dont les notices biographiques surenchérissent avec une gourmandise non dissimulée sur son identité féminine (ascendance, descendance, accointance… en un mot comme en cent, elle est plutôt vue comme une comtesse exaltée grandie à l’ombre de ses grands hommes, Lord Byron et Charles Gabbage, que comme une mathématicienne visionnaire). On pourrait citer d’autres noms comme ceux de Grace Hopper qui a conçu les premiers langages de programmation, de Margaret Hamilton, codeuse de la Nasa, qui a élaboré le système embarqué d’Apollo ou encore celui de Hedi Lamarr  qui a créé, pour aller vite, ce qui annoncera le Wi-Fi sans oublier Gladys West qui vient tout juste, à 87 ans, d’être reconnue[20] pour son rôle essentiel dans l’invention du système GPS. Tous ces noms et bien d’autres tracent une généalogie matrimoniale prouvant l’apport des femmes dans ce domaine.

On pourrait aussi évoquer ces sempiternelles femmes de l’ombre comme les Eniac Girl[21]ou les fameuses Harvard Computers, qui désigne le groupe de femmes que Pickering, directeur de l’observatoire astronomique de Harvard de 1877 à 1919, avait engagé comme calculatrices afin de traiter mathématiquement d'importantes quantités de données. Si l’astronome a engagé des femmes plutôt que des hommes, c’est parce que tout en étant performantes dans le traitement des informations[22], il pouvait aussi beaucoup moins les payer[23]. Ce phénomène courant est connu sous le nom de « l’effet de harem », petites mains, grandes cervelles contribuant au progrès mais que l’histoire a bien opportunément reléguées. On retrouve ce même type de mécanisme dans bien d’autres secteurs comme le cinéma  qui, avant de devenir une industrie très lucrative, a charrié tout un tas de pionnières, innovant à tout va ou plus près de nous, le domaine de la vidéo pris d’assaut comme medium performatif par les femmes artistes des années 60 et 70 avant de s’anoblir entre les mains d’un Godard ou d’un Coppola et d’être consacré par l’art contemporain, hissant les N.J.Paik ou  Bill Viola au rang d’artistes majeurs.

De fait, quand l’objet se pare de prestige, les hommes s’en emparent, se l’approprient et une exclusion insidieuse s’insinue où les femmes ne trouvent plus leur place (phénomène d’un entre-soi et d’une auto censure qui s’alimente réciproquement).

 

  

[20] In Courrier International n° 1471 du 10 au 16 janvier 2019. 

[21] de 1942 à 1945, l’armée américaine a recruté environ 100 femmes pour calculer les trajectoires balistiques au moyen d’une série complexe d’équations de calcul différentiel. 

[22] Grâce au travail de ces calculatrices, Pickering publie en 1890 le premier Catalogue Henry Draper, contenant plus de 10 000 étoiles classifiées selon leur type spectral. Il engage alors Antonia Maury, diplômée du Vassar College, afin de mieux classifier certaines étoiles. Celle-ci décide de faire mieux et refait la conception du système de classification. Cette classification est publiée en 1897, mais demeure ignorée. Plus tard, Pickering engage Annie Jump Cannon, une diplômée du Wellesley College, pour classifier les étoiles de l'hémisphère sud. Tout comme Maury, elle finit par concevoir un nouveau système de classification du type spectral et développe ainsi le Schéma de classification de Harvard, qui est à la base du système utilisé de nos jours in wikipedia. 

[23] Bien qu'une partie des employées de Pickering aient été diplômées en astronomie, leurs salaires étaient semblables à ceux de la main-d’œuvre non qualifiée. Elles gagnaient entre 25 et 50 cents de l'heure, ce qui était davantage qu'un travailleur d'usine, mais moins qu'une secrétaire in wikipedia3.

  

Geek et queer sont dans un bateau

Bon, maintenant qu’on sait tout ça, que des décennies de recherches féministes ont décortiqué les processus de mise à l’écart, que les pouvoirs publics mesurent enfin la nécessité de s’en emparer cherchant à intégrer les filles dans des filières pourvoyeuses d’emplois pléthoriques présents et à venir, il faudrait aussi abandonner l’imagerie autour de la figure du geek[24]. L’histoire du mot n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de queer[25], qu’il soit vu comme un épouvantail asocial en proie à la dépression algorithmique, bidouillant des ASICS[26] ou des GPU[27] à longueur de jour tout en caressant frénétiquement des QR codes[28] (on s’en éloigne mais c’est encore un repoussoir pour nombre de jeunes filles hésitant à s’engager dans ces études-là) ou comme un dieu vivant (on s’en rapproche avec la figure du développeur démiurge), pour redimensionner l’être numérique aux mensurations de monsieur et madame tout-le-monde. Car, quoiqu’on en dise et disons-le, citer telle ou telle femme pour affirmer qu’il y en a quand même dans cet univers qui fonctionne à l’homosociabilité,  c’est juste énoncer et conforter une règle générale qui n’existe pas sans exception. Or,  le but à atteindre est la mixité (mot d’ordre consensuel qui mérite discussion, mais c’est une autre histoire…) pleine et entière, qui ne peut être que bénéfique pour la créativité et l’adoption généralisée de l’écosystème, et pour se faire, il faut briser les règles du fratriarcat.

 

 

[24] La signification du mot va progressivement commencer à changer dans les années 1950 et 1960, où « geek » sert à désigner les gens différents, que l’on n’arrive pas à comprendre.  in

https://www.numerama.com/author/nellylesage/ 

[25] Au départ, étrange, louche, tordu. 

[26] Un ASIC est un circuit intégré spécifique à une application. Dans le contexte de la crypto-monnaie, il s’agit d’une micropuce spécialement conçue pour exécuter un algorithme de hachage aussi rapidement que possible.  

[27] Processeur graphique. 

[28] Code-barres en deux dimensions.

 

 

Le fracas du fratriarcat[29]

L’Histoire regorge de confréries composées exclusivement ou majoritairement d’hommes (de l’amicale de boules très fermement réglementée[30] à l’armée, l’Eglise, la franc-maçonnerie, clubs de sports, cercles de jeu…) qui se fondent sur la socialisation entre individus se considérant comme semblables et la cryptosphère n’y échappe pas. Cette société des frères entre eux qui procède par effet de miroir, est redoutablement efficace dans son processus d’exclusion, implicite certes comme dans le pacte républicain initial tel que l’a magistralement démontré Geneviève Fraisse[31], où le terme de fraternité n’est pas à la façon de liberté et égalité un idéal à atteindre mais à la fois un principe fondateur et un élément de description du régime en place et dont on a pu mesurer la difficulté à le déplacer pour inclure moitié minorée et minorités oubliées.

On le sait depuis longtemps, et même Attali en a pris conscience, que : « quand une société veut faire disparaître un pouvoir, elle commence par prolétariser ceux qui le représentent, et, pour cela, elle commence cyniquement, par faire exercer ces métiers par des femmes, qu’on peut plus aisément exploiter »[32]. En revanche, quand le pouvoir se déplace, les hommes (pas n’importe lesquels comme nous le verrons plus loin) investissent en masse le lieu où ça se passe. L’enseignement, la magistrature, la politique  (notons que celle-ci finissant tant bien que mal par se féminiser, on voit de plus en plus l’article « le » lui redonner un peu de lustre et de hauteur) ont perdu leurs attributs phalliques mais les capitaines d’industrie, les pros de la Silicon Valley ou de la City et les acteurs de la cryptosphère nous rassurent quant à la capacité des hommes vaillants à diriger notre monde.

Ecrire des règles qui le régissent n’est bien sûr pas intrinsèquement masculin mais même s’il n’est plus désigné par le père mais adoubé par ses pairs, homme et pouvoir continuent de marcher de paire. Ce phénomène banal qui lasse par son uniformité repose sur des mécanismes de cooptation, de valorisation et d’autopromotion qu’on retrouve dans tous les milieux. On n’est pas obligé d’y consentir, on peut vouloir y prendre part, c’est à dire aussi prendre sa part, faire partie du destin de Bitcoin et briser cette fraternité exclusive qui s’avère pour les femmes bien plus redoutable que ce patriarcat honni qui réservait malgré tout une place, certes congrue et souvent détestable, aux filles, prônant une bien opportune complémentarité pour justifier la distribution des rôles sexués.

Or, dans un monde de frères qui fonctionne par identification, accentuée par l’effet de réseau[33], on peut redouter qu’il n’y ait pas de place pour les sœurs pas plus que pour ceux qui ne correspondent pas aux critères d’une masculinité hégémonique selon l’expression de Raewyn Connell[34]. Cet entre-soi masculin n’intègre pas tous les hommes, seulement ceux qui incarnent une masculinité désirable à la sauce contemporaine, c’est à dire une masculinité sous contrôle, active et autonome, apte à s’autogouverner pour mieux gouverner les autres[35] mais aussi policée et sensible, gayement flexible, capable d’exprimer des émotions. Cette masculinité dominante relègue les autres masculinités jugées subalternes (les losers), archaïques (les trop virils) et ne s’engendre qu’en son sein (c’est le rêve réalisé, qu’avait pointé Françoise Héritier[36], de l’auto-engendrement du masculin envieux du privilège exorbitant des femmes à pouvoir se reproduire à l’identique mais aussi au différent) en acceptant juste du bout des lèvres tous ceux et celles qui n’en font pas partie au nom d’une complémentarité qui renouvelle ses oripeaux à la mode crypto.

Le danger, c’est donc que la cryptosphère loin de constituer une véritable rupture avec le vieux modèle reproduise avec une efficacité accrue un système d’élus agrippés à leurs privilèges. L’avènement d’une nouvelle classe homosexuée qui imposera culturellement, intellectuellement et économiquement sa domination ne réalisant contrairement à ses prétentions, la liberté et l’égalité qu’en palabres et jamais en fait.

 

[29] Entretenir la beauté comme un mensonge, Nathalie Epron, Terres d’Eclat, 2006.

[30] « Le club de boules de Saumur, en 1871, admet les femmes à se placer autour du jeu puis cette présence féminine est autorisée aux seules parentes en 1805 et, en 1833, les épouses qui viennent chercher leur mari n’ont pas le droit de l’attendre plus d’une demi-heure sous peine d’amende, un quart d’heure à Angers où elles sont obligées de patienter chez le concierge » , Armelle Le Bras-Choppard, Le Masculin, le sexuel et le politique, Plon, 2004, p. 52.

[31]  La Controverse des sexes, PUF, Quadrige, 2001

[32] Jacques Attali, L’Express 26 septembre 2018.

[33] L’actualité vient nous le rappeler avec l’affaire de « la ligue du LOL » où  un groupe de trentenaires influenceurs s’est livré à du harcèlement sur Internet, ciblant particulièrement les femmes ou celle du Huffington Post dont plusieurs salariés animaient un groupe privé sur la messagerie Slack, baptisé « Radio Bière Foot », réservé aux hommes de la rédaction, et qui servait de « défouloir sexiste, raciste et homophobe, notamment utilisé pour insulter les collègues femmes de la rédaction » in Libération du 12/02/2019.

[34] Raewyn Connell, Masculinities, Polity Press [1995] Traduction française: Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Editions Amsterdam, 2015.

[35] Alpha Mâle, Mélanie Gourier,  éditions du Seuil, 2017.

[36] Masculin/Féminin Dissoudre la hiérarchie, 2002.

 

La gouvernance par les nombres[37]

Le Bitcoin, dans un protocole où brille l’absence du père avec un Satoshi Nakamoto, individu ou groupe peu importe, disparu, illustre éloquemment ce rêve d’une société horizontale sans autorité tutélaire incarnée par une figure de référence (Dieu le père, le monarque de droit divin, le père de famille…). Signalons qu’il n’en va pas de même pour toutes les cryptos, Vitalik Buterin pour Ethereum, Charlie Lee pour Litecoin incarnent leur protocole même si c’est de plus en plus à leur corps défendant, en proie eux aussi à la tentation de Venise… Car la dissolution judicieusement organisée de, des inventeurs du Bitcoin a eu pour but de laisser la place à des principes mathématiques et technologiques en théorie neutres parce que rationnels (on fait notamment comme si les algorithmes, considérés comme des formules factuelles et automatiques, étaient dissociés de la succession de décisions humaines qui les ont conçus). Ce travail extrêmement sophistiqué destiné à produire un réseau de données dont la vertu est d’être calculable institue en quelque sorte un univers transactionnel au-dessus de tout soupçon.

La fascination pour les nombres n’est pas nouvelle[38], c’est même un invariant non seulement de la culture occidentale (de Platon à Pythagore jusqu’aux néo-platoniciens  de la Renaissance) mais aussi de la pensée arabe, persane, indienne et chinoise. La Bible elle-même fait aveu de sa fascination pour le pouvoir ordonnateur des nombres dans Le Livre de la Sagesse où il est dit que Dieu « a tout réglé avec mesure, nombre et poids[39] ». Mais c’est à partir de Hobbes et de son Leviathan que gouverner par les nombres – c’est à dire par la raison, le calcul - devient pensable sinon réalisable. S’inspirant de la technologie de son temps, l’horlogerie, Hobbes élabore, selon les mots d’Alain Supiot[40] un “imaginaire normatif qui est encore largement le nôtre : celui qui se représente le gouvernement des hommes sur le modèle de la machine.”

En bref, si hier, le monde était vu comme un vaste système mécanique pyramidal dont le taylorisme fut l’expression la plus parfaite, aujourd’hui il est remplacé par un modèle sans verticalité. A l’image des ordinateurs et du monde numérique, le système se veut plus interactif, plus flexible, plus inclusif et, pour tout dire, moins arbitraire avec une idée de la hiérarchie complètement rebattue face à l’émergence de la collaboration interne et de la fameuse intelligence collective. C’est en quelque sorte le triomphe du rhizome[41], cher à Deleuze et Guattari, sur la racine qui provoquerait des conditions a priori propices à la disparition du plafond de verre (mais ce n’est vrai, en l’état actuel, que pour des garçons peu ou pas diplômés dont l’écosystème crypto par ses modes d’apprentissage a constitué comme une deuxième école) et à l’ébranlement des fondements de l’économie politique, incarnés notamment par le lien incestueux entre banques centrales et États[42], qui auraient enfin trouvé leur dépassement dans l’or numérique 2.0.



[37] La gouvernance par les nombres, Alain Supiot, éditions Fayard, coll Poids et mesures du monde, 2015.

[39] « Mais toi, Seigneur, tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids » in chapitre 11, verset 20.

[40] La gouvernance par les nombres, p

[41]Rhizome, éditions de Minuit, 1976. Le projet coréen Icon s’est ouvertement inspiré de ce fleuron de la French theory qui développe le concept de structure horizontale sans début ni fin où  tout croît par le milieu. 

[42) Leur monopole monétaire s’ajustant toujours aux dépens de l’épargne et du pouvoir d’achat des citoyens comme a pu le montrer la crise des subprimes.

 

Or numérique  for Boys only ?

Et pour filer la métaphore aurifère, qui n’est pas hasardeuse[43] et repose sur des fondamentaux communs dont le nombre limité de bitcoins, la difficulté et la charge énergétique pour en extraire, la dimension de valeur-refuge… mais on l’imagine aussi par une volonté de dérision d’ancrer dans le dur l’impalpable, le vocabulaire vient confirmer un imaginaire plutôt testoroné : « mineur » est en effet le vocable employé pour désigner celui qui met la puissance de calcul de son ordinateur au service de la validation des transactions du protocole. La référence aux « gueules noires » dans un milieu aseptisé  (même si aujourd’hui les fermes de minage ne sont pas les lieux les plus glamours de la planète) n’est pas sans aviver la nostalgie d’un temps où la virilité, induite par le capital physique, n’était pas dévaluée. Neutralisée par le travail de « bureau » longtemps principalement dévolu aux femmes, le vocabulaire permet de s’en distancer, de transformer un enfer en une sorte de paradis perdu (serait-ce le prix à payer pour éloigner la menace de l’efféminement ?) d’autant que, pour la petite histoire, il est accompagné d’un encouragement dans la communauté crypto à pratiquer sport et musculation en salle (même si c’est plus un mot d’ordre qu’une pratique généralisée). Aussi anecdotique que cela puisse paraître, on reste dans l’idée du contrôle de soi, d’une « beauté-action » illustrée par le muscle de la maîtrise. Le cryptolover[44] doit donc dans l’idéal, se plier à l’effort physique pour regagner de la virilité dans un masculin traditionnellement hanté par sa supposée dévirilisation. Topos de l’histoire des masculinités, chaque époque cherche son homme et finit par le trouver. De préférence dans le regard des autres hommes, le seul apte à labelliser le bon grain de l’ivraie d’où cet amour immodéré du boys band, de la bande de potes où s’entend parfois l’interjection « bro » (diminutif de brother) dont Orwell avait déjà pressenti l’ambivalence toxique avec son inquiétant Big Brother si peu fraternel.



[43] Le Bit Gold, jamais implémenté, est le prédécesseur en ligne directe du Bitcoin.

[44] Ce néologisme est la formule de ralliement du youtubeur sentimental belge WhaleTamer.

 

L’empire algorithmique

Passons sur cette histoire lexicale soufflée à l’épopée de la ruée vers l’or et penchons-nous sur l’algorithme qui, faut-il le rappeler, créé par des êtres humains n’est pas à l’abri des préjugés. Il suffit  de se pencher sur l’étude des annonces pour l’emploi[45] pour observer que, par la grâce des algorithmes, les propositions les mieux rémunérées sont proposées aux hommes  et qu’on cantonne encore les femmes à des filières très restrictives. Les algorithmes nous bercent d’illusions et nous voilà pareillement bernés  comme avec la pseudo neutralité attribuée à la blockchain. Petite remarque au passage : on dit la blockchain un peu comme on dit la femme. Cet usage du singulier, s’il mythifie le sujet, empêche de le penser. Dans un cas, il gomme les spécificités des technologies blockchain[46] et leurs différentes fonctionnalités et dans l’autre, il assigne toutes les femmes à résidence d’un Eternel féminin … Le fait est : voilà la blockchain parée de toutes les vertus (à opposer bien sûr au vicieux bitcoin) par ses zélateurs qui croient ou font croire qu’elle sera le remède à tous les maux et notamment celui de la traçabilité  (voir toutes ces petites chaînes de blocs qui fleurissent dans la grande distribution). Par enchantement, les données qui y figureront seront forcément fiables[47] parce que…, ben, parce qu’elles y sont. Je vous l’accorde, le raisonnement est un peu court mais semble fonctionner vu l’engouement généralisé autour de la blockchain, là où la plupart du temps suffit un simple registre vaguement distribué.  L’effet d’aubaine du mot magique semble néanmoins s’atténuer en raison de la chute du marché, de fait des entreprises communiquent dorénavant autour de l’acronyme  technique moins dégradé et galvauldé de DLT[48] mais les préjugés restent vraisemblablement un peu les mêmes.

Néanmoins, loin de la naïveté qui a parfois prévalu dans notre rapport à la technologie, on sait aujourd’hui que les algorithmes  ne mettent pas à l’abri de pratiques discriminatoires ou, pour le dire autrement : « il y a des opinions incrustées dans le code »[49] qui reproduisent les stéréotypes les plus éculés. L’idyllique autonomisation  promis par la crypto à madame et monsieur tout-le-monde prend du plomb dans l’aile d’autant que l’attrait de la récompense  qui est un élément constitutif de la cryptosphère, pousse plutôt à adopter  des comportements moutonniers qu’à sortir de la règle implicitement admise.

 

[45] https://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/meme-quand-c-est-un-algorithme-qui-decide-les-hommes-gagnent-plus-que-les-femmes-1374484.html

http://www.terrafemina.com/article/inegalite-hommes-femmes-au-travail-quand-les-algorithmes-pratiquent-le-sexisme_a345068/1

https://www.blog-emploi.com/google-algorithme-recrutement-femmes/

[46] notamment entre les publiques, ouvertes et décentralisées comme celle de Bitcoin, et les privées qui fonctionnent avec un lien d’autorité.

[47] La blockchain permet de prouver l’auteur, la date, l’heure ou encore le lieu de l’enregistrement d’une information et donc de garantir sa traçabilité mais aucunement sa fiabilité (elle peut-être fausse intentionnellement ou erronée accidentellement).

[48] « Distributed ledger technology » in Les Echos, le 10/11/2018.

[49] Cathy O’Neil, Algorithmes la bombe à retardement, Editions Les Arènes, 2018.


La carotte numérique

Ce dernier aspect est un avatar de la culture du jeu omniprésent dans le milieu crypto. On est rarement bitcoiner sans être ou avoir été un gamer, de longue date souvent, forcément sensibilisés aux modèles de théorie des jeux[50]. N’oublions pas  que celle-ci a joué un rôle primordial dans la conception d’un système économique décentralisé sans tiers de confiance. C’est elle qui a permis à Bitcoin, dont la robustesse jamais prise en défaut du protocole est le premier atout, de prospérer malgré les nombreuses tentatives de perturbation du réseau.

Aussi, il n’est pas étonnant qu’on retrouve une appétence très forte pour des applications ludiques destinées à encourager les individus à intégrer l’écosystème. Ces deux univers sont étanches reposant sur les mêmes modes de fonctionnement - même s’ils ont connu quelques grosses frictions liées notamment à l’usage des mêmes cartes graphiques dont les tarifs ont explosé lors de l’ascension des prix des cryptos. Ils partagent un même espace d’expertise (installer/ désinstaller, maîtriser l’interface…) et de maîtrise récompensée (les bonus pleuvent sur les meilleurs) qui nécessite un processus d’apprentissage continu, incorporé dans l’expérience elle-même où la mutualisation des connaissances avec ses pairs est primordial, suscitant corrélativement un vif esprit de compétition. C’est aussi un environnement qui permet, au mérite, d’accéder à des responsabilités ou de prendre le leadership et d’exprimer sa créativité en améliorant en partie ou en totalité un jeu vidéo ou un protocole crypto. Cet ensemble de savoir-faire mis en place pour relever des défis successifs peut donner aux activistes l’impression, quand ils sont réalisés, de devenir les maîtres du monde même si ce n’est que d’un microcosme soutenu par une communauté réduite mais très active[51]. De maître du monde à tyran, il n’y a qu’un pas que quelques-uns d’entre eux franchissent en toute impunité, se croyant dépossédés quand il s’agit de partager… La haine, on l’observe constamment, s’épanouit d’autant plus aisément sur les réseaux sociaux et la masculinité abrutie (qui peut être aussi, l’actualité nous le rappelle, le fait d’individus dits éduqués) soit parce qu’elle se sent menacée dans ses prérogatives, soit parce qu’elle veut asseoir ses positions de pouvoir [52] trouve toujours dans l’idée de la menace de féminisation un moyen de se revigorer. Dans tous les cas, on a affaire à une caste jalouse de ses privilèges et décidée à les perpétuer et on ne voit pas à quel titre et par quel miracle, la communauté  des cryptomonnayeurs y échapperait si elle n’accomplit pas dès maintenant un vrai travail de fond sur ses processus d’intégration.

 Si le milieu des cryptos garde encore quelques traces éparses d’une beauferie consternante[53], ce n’est pas, me semble t-il, l’état d’esprit général qui est  plutôt bienveillant pour séduire au-delà de sa communauté originelle afin d’assurer sa survie (ce qui ne préjuge en rien de ce qu’il adviendra une fois le succès pérennisé). Ainsi, le jeu Cryptokitties qui a fait fureur fin 2017 a eu le mérite d’être conçu (le graphisme, les couleurs) pour tous les publics. Cette transposition numérique des Tamagotchi (caractérisé comme féminin en nos contrées, mixte dans son pays de naissance, le Japon) a séduit hommes et femmes par son apparente simplicité. Victime de son succès, la folie des cyberchatons a engorgé le réseau Ethereum et n’a pas eu la vertu pédagogique que certains lui prêtaient, témoignant surtout d’une hystérie collective, alimentée par l’appât du gain et la spéculation (il est vrai que l’engouement a chuté en même temps que le marché). D’autres applications décentralisées du réseau Ethereum, misant sur un accès grand public, ont fait depuis leur apparition : outre un Etherenon, avatar d’un Pokemon à la sauce crypto, on peut aussi relever un projet immobilier dans le cyberespace qui reproduit les règles implicites du réel : les parcelles les plus chères dans le centre ville, les périphériques à la décote … L’invention, « l’imagination narrative » pour reprendre une expression de Martha Nussbaum[54],  n’est pas au rendez-vous, juste un mimétisme un peu dérisoire où la possibilité de s’écarter de la contrainte du réel ou de le contester n’existe pas.

Sans préjuger de dizaines d’autres dapps[55] que je n’ai pas pratiquées et qui sont d’un autre niveau d’exigence et de qualité, on peut en effet noter que l’écosystème crypto est un univers de reproduction avec ses logiciels open source. Logiciels qui, dans leur version sombre a engendré un grand foutoir obèse de pseudo cryptos ou d’ICO[56] juste destinées à flouer le naïf un peu cupide mais qui, dans leur version lumineuse, a encouragé  leur utilisation, leur diffusion, voire leur modification comme on peut le voir actuellement avec l’expérimentation des signatures de Schnorr[57]. Judicieusement créés pour éviter les tentations de piratage et accélérer les améliorations des protocoles, les logiciels libres imposent peut-être un schéma de pensée plus calqué qu’inventif et questionnent vraiment la possibilité d’un monde commun, sinon comment expliquer le fait qu’on dénombre beaucoup moins de développeuses dans l’open source que dans le monde du logiciel propriétaire qui n’en compte pas non plus, n’exagérons rien, pléthore. Tout le paradoxe et la difficulté sont là : dans un univers caractérisé par une communication informelle où on se coordonne par interaction immédiate en misant sur  la circulation des savoirs et des pratiques, dans un pair-à-pair sans lien de subordination qui prône la contribution volontaire - simultanément à la première publication du « test code » de Schnorr, les chercheurs de Blockstream ont invité la communauté à se lancer dans une chasse aux bugs – il apparaît plus difficile à intégrer par rapport à l’ancien modèle managérial. A ce rythme-là, l’open source risque de demeurer pendant longtemps un monde de geeks fermés aux femmes. Mais comment faire autrement ? A n’en pas douter, certains convaincus du bien-fondé de la mixité (l'écosystème crypto, comme plus généralement l'univers de la Tech, ne rechigne pas à s'emparer du sujet)  se posent la question. Question d’autant plus difficile que c’est un modèle qui fonctionne plutôt bien et dont l’efficacité (les progrès réalisés en dix ans sont faramineux) rend l’ouverture désirée d’autant plus problématique.


[50] Méthode de mathématiques appliquées utilisées pour étudier le comportement humain en prenant des décisions rationnelles. Le « jeu » étant conçu comme un environnement interactif, les joueurs ont tendance à agir rationnellement lorsqu’ils répondent aux règles du jeu ou à l’influence des autres joueurs. In https://www.binance.vision/economics/game-theory-and-cryptocurrencies.

[51] C’est ce qui a pu être un facteur déclencheur de la haine abyssale qui s’est déchaînée quand des études statistiques américaines ont révélé une présence importante des femmes dans le gaming. Des créatrices de jeux, des journalistes et des chercheuses critiques se sont fait cyberharceler, menacer de viol et de mort avec diffusion des coordonnées personnelles à l’appui. Vieux phénomène (un peu d’histoire sur les combats pour le droit de vote, la pilule, l’avortement, la parité en politique ou juste le vœu pieu d’une égalité  réelle... témoignent de séquences de lacérations misogynes tout aussi désastreuses) qui resurgit régulièrement. Tous ces angry white men qui ont permis à Trump d’accéder à la Maison Blanche, à Bolsonaro de devenir président du Brésil, à Orban d’entamer un troisième mandat de premier ministre en Hongrie… montrent que loin d’être une anomalie, c’est un réflexe identitaire inhérent au rapport de domination. Le groupe majoritaire se sentant menacé dans ses prérogatives désigne l’intrus-e en ayant de cesse de la renvoyer à sa supposée illégitimité.

[52] Les harceleurs de la ligue du Lol ont connu un bon retour sur investissement, occupant, par entraide et connivence, des positions sociales et professionnelles enviées. Leurs « rivales » elles, ont été évincées.

[53] Capture d’écran du 9/11/2018 sur le reddit Bitcoin de Coinmarket cap

Incognitoralph

redditor pendant 7 semaines

J'aime l'analogie que Bitcoin est cette fille super chaude, mais shes un vélo. Un vélo qui roule à 100 km / h en fait une machine à mort suicidaire en roulant dans les rues. Mais elle est toujours aussi chaude, tant que vous comprenez l’échelle logarithmique chaude et folle, vous apprendrez à connaître cette fille super chaude et réaliserez qu’elle n’est pas folle tant que vous la conduisez correctement.

Capture d’écran du 18/11/2018 sur le site de Bitcoin. Fr.

Le truc le plus important c'est la défiscalisation des achat payés en cryptos. Sans cela pas possible qu'elles deviennent la monnaie qu'elles son censées devenir. S'ils ne font pas cela, Je me barre en Allemagne, je m'achète une Audi avec une poignée de BTC (sans cette saleté de malus écolo) et à moi les autoroutes sans limite de vitesse, la bonne bière et les Eros-centers.  

[54] L’Art d’être juste (1995), trad. S. Chavel, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2015. 

[55] Applications décentralisées.

[56] Initial coin offering, autrement dit des levées de fonds en cryptos.

[57] Procédé, du nom de son inventeur , qui pourrait grandement améliorer la scalabilité  (capacité de s’adapter à la grandeur de la demande)  et l’anonymisation de Bitcoin.

 

 

 

Mixité et vitalité de l’écosystème Bitcoin

 

Mais en même temps, cette logique d’efficacité  fait que personne ne nie aujourd’hui – ou n’ose le nier face au féminisme ripoliné  des institutionnels qui a gagné en popularité à mesure qu’il perdait en sédition - que promouvoir la mixité dans la conception et le développement des cryptomonnaies permettrait d’étendre et de mieux adapter les usages. Il faut donc, selon la parole officielle, trouver des biais, des leviers adéquats pour inciter les femmes à se positionner en tant qu’actrices à part entière. Nombre d’études l’ont prouvé, intégrer les femmes à tous les niveaux sans oublier les plus hauts, est un gage de réussite économique pour une entreprise, non pas à cause de supposées qualités spécifiques comme on l’entend trop souvent, mais parce qu’elles permettent de rompre avec une homogénéité de point de vue, avec des standards monosexués qui figent le monde au lieu de l’inventer.

 

En même temps, dégainer l’argument économique pour achever de convaincre c’est consentir à monnayer l’égalité, c’est à dire en affaiblir la portée politique pour ne plus en faire qu’une variable d’ajustement de l’ultra libéralisme qui ne jure que par la performance, Mais s’il faut se plier à la loi du marché qui empeste l’efficacité, on peut considérer que ce n’est qu’ainsi que s’engendrera le cercle vertueux : plus les femmes seront impliquées et plus elles seront utilisatrices. C’est vital pour l’écosystème car l’on sait que c’est par les femmes, qui prennent encore majoritairement en charge le quotidien, que les pratiques s’imposent dans l’usage commun. Or, tant qu’elles auront l’impression, pour beaucoup d’entre elles, que ce monde de la cryptosphère n’est pas fait pour elles, le bitcoin et autre ether, ressentis comme trop  froids, trop technologiques, resteront limités à un territoire restreint sans réelle possibilité de développer leurs applications dans la real life (en admettant que le « virtuel » ne fasse pas partie de la réalité d’aujourd’hui, il conviendrait en fait plutôt de parler d’applications concrètes).

 

Le rapport de nombre de femmes au numérique, et a fortiori aux monnaies digitales, relève souvent de la classique dualité fascination/répulsion et divise schématiquement le monde entre techno-béates et celles atteintes d’un prurit informatique incurable ce qui, dans les deux cas, crée une dépendance intellectuelle et matérielle vis à vis de ceux qui savent manipuler la technologie. On l’oublie trop souvent, mais la maîtrise des outils est un mode majeur de la reproduction des rapports de pouvoir. Si les femmes en nombre ne prennent pas ce tournant, elles seront plus vulnérables face aux bouleversements socio-économiques dont les effets s’annoncent. Il est donc indispensable qu’elles soient au coeur du réacteur, pour en être les bénéficiaires plutôt que les victimes plus ou moins consentantes. D’autant plus que dans une grande partie du monde, les femmes – qui constituent la majorité des pauvres selon la Banque Mondiale - sont toujours en butte à des problèmes d’autonomisation financière que pourraient possiblement réduire un système pseudonyme et décentralisé. Et on ne parle pas de toutes celles qui, ici et ailleurs, subissent des violences conjugales accompagnées de mesures de rétorsion économique (l’agresseur contrôlant l’accès au revenu ou aux services financiers) qui pourraient enfin connaître des bouffées d’air libre et la possibilité d’une autre vie.

 

Il s’agit donc pour les réfractaires de briser leurs propres réticences, de détraquer les stéréotypes de genre dont elles sont tout autant porteuses, d’oublier les commodes frilosités en demeurant confortablement dans l’ignorance du moment que, lorsqu’elles pressent sur la touche envoyer, l’email s’envole vers son destinataire. Il faut arrêter d’être juste des « pousse-boutons » même si savoir tripoter un QR code pour envoyer quelques satoshis dans le wallet de son cousin québécois  peut suffire. Nul besoin de maîtriser toute la chaîne signifiante pour en faire usage, l’utilisation des billets de banque n’a jamais exigé de son utilisateur qu’il connaisse ses mécanismes de création et de production et l’expression « planche à billet »[58] si on a compris qu’elle n’a pas grand chose à voir avec la menuiserie, n’est parlante que jusqu’à un certain point à l’oreille du quidam.

 

Ce qui est vrai pour un certain nombre de femmes l’est aussi pour un bon nombre d’hommes. En fait, pour la quasi-totalité des citoyens, le rapport à l’informatique c’est : « ça marche » ou « ça marche pas » et confirme que l’un des enjeux majeurs pour la cryptosphère est de travailler sur la facilité d’utilisation comme l’a fait l’ogre Apple avec les smartphones en misant sur la convivialité (même si certains[59] considèrent qu’on est déjà parvenu à une simplicité d’usage telle que tout le monde peut s’en servir).  Mais outre cet aspect-là, essentiel pour le développement de la cryptosphère, il s’agit, répétons-le, d’une vraie question politique, d’un enjeu social où chacun, chacune doit être formé tout au long de son existence pour s’emparer des outils qui sinon les contrôlera à la manière du solutionnisme dont parle Evgeny Morozov : « Pour tout résoudre, cliquez ici ! »[60]. L’autonomie, dans ce registre-là, ne s’acquiert que par la pratique et c’est ce qu’avaient compris un certain nombre de femmes qui, historiquement, rappelons-le, se sont toujours engouffrées dans des secteurs de niche encore vierges des effets délétères de l’appropriation.  Beaucoup l'ignorent, mais de 1972 à 1985, l'informatique était la deuxième filière comportant le plus de femmes ingénieur et « l’évolution de la discipline attire particulièrement l’attention car, contrairement aux autres disciplines scientifiques, la part des femmes y est en régression depuis [61]». 

 

 [58] Pratique déjà ancienne remplacée aujourd’hui par la manipulation des taux d’intérêts et de divers instruments réglementaires complexes qui aboutit notamment à une hausse incontrôlée de l’endettement public, précisé par Yorik de Mombynes in https://medium.com/blocsnews/le-bitcoin-est-une-monnaie-en-devenir.

[59) Bitcoin métamorphoses, Favier,Huguet, Bataille Dunod, 2018,

[60] lire à ce sujet l’article paru dans le numéro 20 d'Usbek & Rica. Auteurs : Blaise Mao et Thomas Saintouren.

[61] Le numérique compte 33 % de femmes dans ses effectifs contre 53 % tous secteurs d’activité confondus. Le fossé se creuse encore lorsque l’on parle des profils les plus techniques. Ainsi 20 % des ingénieurs et cadres d’études, recherche et développement en informatique sont des femmes et seulement 16% des techniciens d’étude et de développement en informatique. Le chiffre moyen de filles dans les écoles et établissements de formation liées au numérique tourne autour de 15 % in femmes dans les métiers du numérique https://talentsdunumerique.com/

 

 


07/01/2019
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