nathalie epron auteure

nathalie epron auteure

F On dira ce qu'on voudra 6

J’aurais pu avec mes dents pointues trancher sa langue avec facilité mais beurk ! m’introduire dans la bouche du père, même pour avoir la paix, ce n’était pas envisageable, alors j’ai tenté d’entamer des pourparlers avec des rondeurs dans la voix et des aigreurs dans l’estomac. Il remuait des oreilles comme s’il n’entendait pas. Tu connais ta femme que j’ai répété plus fort en asseyant un bout de fesses sur un coin de chaise, c’est pas nouveau, ça fait cinquante ans que tu la fréquentes… Tu devrais le savoir depuis le temps que c’est pas une femme facile à combler que j’ai insisté tentant de ramener à la surface de sa cervelle un ou deux épisodes de leur conjugalité destinés à attendrir sa férocité, mais il la jouait plutôt orphelin que mari, récidivant un abandon enfoui dans les profondeurs du passé avec des larmes de bête âgée, la mimique tragique appuyée sur la béquille de sa grande guerre. J’en peux plus ! J’en ai marre ! qu’il a chouiné continuant à m’offrir l’offrande de ses doléances et moi, à tomber dans le piège grossier, lui disant : Bon, ben, justement, profite que je sois là, va te promener, va prendre l’air, je sais pas moi… va voir Michel ou Alain, ça te changera les idées. Tu voulais aller voir la mer, c’est le moment. Tu sais, que j’ai ajouté en forçant sur le suave et en me rasseyant un peu lourdement, je comprends que tu sois fatigué mais c’est pas le moment de flancher, y'en a plus pour longtemps. Tu vois bien que c’est ses derniers jours…  Il gardait sa face de raie, j’ai persisté : Bientôt tu seras veuf et pépère mais en attendant, c’est elle qui va mourir et…  Ouais, qu’il a crachoté méchamment, depuis le temps que vous le dîtes, elle est toujours là !  J’ai ravalé un peu de salive (T’inquiète, il n’y en a plus pour très longtemps !) et mes dix tonnes de ressentiment. Je me suis levée de nouveau et j’ai poliment continué en m’étonnant de mon étrange délectation à voir jusqu’où il pouvait aller à prendre ses aises pour dérouler ses voluptés. Mais y'a des signes quand même, tu vois bien qu’elle peut plus respirer, qu’elle peut plus rien faire, qu’elle est dans un état d’épuisement terrible…  Tu parles, pour me faire la guerre, elle est pas épuisée, j’vais la foutre à l’hôpital, oui ! Ça va pas traîner ! qu’il a éructé avec sa manie de croire qu’il disposait tout à la fois d’une autorité irréfutable et d’une oreille complaisante et il se régalait à m’user les derniers reliquats d’une compassion ancienne : J’vais l’étrangler si elle continue ! 

Ma patience m’en faisait entendre de belles, de quel côté allait-elle pencher, à me retremper dans l’épreuve de la haine au nom de la mère ? Je me suis rassise puis relevée presque aussitôt, ça finissait par me donner mal au cœur, une sorte de malaise digestif à lui vomir la bile de mon ventre vide sur son crâne à moitié chauve mais c’était la seule façon que j’avais trouvée pour tempérer mon tempérament pas très tranquille.

Enfin, pour conclure, je me suis soumise à la logique paternelle : j’ai durci le ton et j’ai rapproché dangereusement mon visage de sa main droite qui était collée à son menton. Mon pauvre père, qu’est-ce que tu crois ? C’est pas toi qui décides… Alors, si t’es pas content, t’as qu’à déserter le navire parce que ça va pas le faire…  J’suis chez moi ici ! qu’il a commencé à gueuler avec une contorsion nerveuse de la bouche et du nez. Je veux la paix ! qu’il a crié se dressant sur ses ergots et il moulinait son poing en même temps, cherchant à m’exaspérer le nerf filial en me beuglant la rengaine avec la dégaine qui va avec. Alors, j’ai fait comme il voulait : j’ai gueulé plus fort, mon corps de fille de père teigneux bien plus menaçant avec mes trente ans de moins. Ça m’a monté si fort qu’il s’est rassis, empoignant son journal comme si c’était mon cou. Il a écumé encore, changeant de cible et s’en prenant à ma sœur aînée et à sa fille :  Qu’est-ce qu’elles ont à venir ici tout le temps ? Elles peuvent pas rester chez elles ! Je vais bloquer les portes, elles pourront plus rentrer. C’est pas un moulin ici ! Et son fiel dégoulinait comme du miel de ses lèvres infanticides.  Elles se prennent pour qui avec leurs airs de ptites sœurs des pauvres ? Elles ont pas intérêt à revenir sinon je ne réponds plus de rien…  qu’il menaçait, m’assénant sa haine que je connaissais, reconnaissais mieux que la mienne dont j’aurais juré être enfin dépourvue avant de m’y revautrer.  J’ai besoin de personne ! qu’il a encore bramé la lippe supérieure retroussée et carnassière. Ça tombe bien que je lui ai répondu tranquillement, retrouvant une saine distance avec un lointain père de naissance, c’est pas pour toi qu’elles viennent, et c’est bien parce que t’es plus capable de grand-chose, qu’on est obligées d’être là.  Et je me suis arrêtée net, il avait plongé la tête dans sa chicorée y trempant son journal au lieu de sa tartine.

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23/05/2018
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