nathalie epron auteure

nathalie epron auteure

D On dira ce qu'on voudra 4

Avant le début de la fin, on se mettait tous sur le lit pour se tenir au plus près de l’oreille sourde de la mère alors, même si c’était bizarre d’être sur la couche parentale, tant qu’il y avait les autres frères et sœurs, ça faisait plutôt terrain de jeu, mais si, le soir, je me retrouvais seule avec Maman, je fuyais dès que le père franchissait le seuil de la chambre, alors même qu’il restait debout en lisière de lit, n’osant pas prendre sa place, coulant vers sa femme des regards de biais comme s’il attendait sa permission. Quand il se décidait enfin à poser cérémonieusement l’extrémité de ses fesses sur un coin de drap et qu’il me disait presque en s’excusant : Mais je ne te chasse pas, tu peux rester ! j’avais dans la narine des remugles d’inceste vaseux ou je chassais illico presto des images de copulation originelle qui, parfois, me venaient parce qu’après tout, il avait bien fallu qu’elle passe par là pour qu’on passe par elle, même si elle faisait croire avec des dénégations de sainte vierge, allumeuse à ses heures, qu’elle nous avait faits toute seule. Mais là, à les voir tous les deux côte à côte, bientôt séparés par la mort, il y avait comme une obstination à les penser peut-être un peu… je ne dis pas amoureux, mais peut-être un peu entichés l’un de l’autre du temps des uniformes d’aspirant et des robes serrées à la taille. Peut-être même qu’ils avaient connu un bonheur furtif dans une chambre avec vue sur mer, regardant par la fenêtre dans la même direction, serrés l’un contre l’autre comme sur ces photos de carte postale sentimentale, baignant dans une teinte saumonée, qu’il lui envoyait par centaines et qu’on retrouvait dans les bouquins de cuisine de Ginette Mathiot.

Mes fadaises n’ont pas eu le temps de prendre leurs aises. Il a voulu l’aider pour la sortir du lit, elle l’a méchamment rejeté, et m’est revenue, à mon grand désarroi, la tâche de l’asseoir dans le fauteuil glissant, parce que je n’avais pas pensé à mettre les freins, tout en repoussant des mains le mari qui voulait s’en mêler. Mais transférer un corps, même de trente-huit kilos, sans les mains et sans la maîtrise de l’engin avec des nervosités essoufflées dans une oreille et des grognements énervés dans l’autre, ça relevait vraiment de la prouesse épique. En dépit de ma bonne volonté, je n’arrivais pas à l’installer convenablement : il y avait une jambe en haut, l’autre en bas et le reste à l’avenant empêtré dans une de ces longues chemises de nuit qu’elle se faisait directement envoyer d’Angleterre.

Enfin, le miracle a eu lieu. On a fait une pause pour que son foutoir d’organes se remette un peu droit, puis un demi-tour pour partir dans le bon sens, mais c’était sans compter sur l’époux têtu qui voulait pousser le chariot. Mais je peux bien le faire, quand même ! C’est pas sorcier ! qu’il geignait enfantin. M’approche pas ! grondait sa femme entre deux râles, et il se cramponnait au bras du fauteuil alors que je n’avais qu’une idée en tête, qu’elle ne fasse pas sous elle. J’ai empoigné la carriole, j’ai fait un virage à 180 degrés et j’ai démarré sur les chapeaux de roue ; le père s’est détaché, Maman s’est enfoncée dans le siège sous l’effet de la secousse et j’ai filé à tout berzingue dans le long couloir, les pans de la chemise de nuit volant au vent.

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25/04/2018
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