nathalie epron auteure

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C On dira ce qu'on voudra 3

Samedi

Si j’avais abusivement caressé l’espoir d’un calme olympien dans la maison de la moribonde, si j’arrivais quand même bardée d’une solidarité émue pour l’agonisante et le veuf imminent, l’accueil du père sur le quai de la gare m’a mise très vite au parfum. Tout à ses griefs, il ne sentait pas l’odeur de la mort qui rôde,  ta mère est insupportable qu’il me dit, elle est toujours de mauvaise humeur qu’il continue, je vais la foutre à l’hôpital qu’il éructait en pleurnichant. C’est là, je crois, que je l’ai laissé tomber, que j’ai définitivement plus voulu de lui comme père.

J’ai vu Maman sur son lit médicalisé - Ah ! C’est toi, fille ! - mon cœur d’enfant a fondu mais j’ai rien montré bien sûr, ce n’était pas le genre de la maison et je l’ai embrassée sur le front. Elle sentait l’héliotrope et le jasmin. Il est arrivé derrière moi et tout de suite la guerre, ses dents serrées et ses poings crispés comme s’il voulait la cogner. Je n’ai pas eu le temps d’actionner les leviers de la diplomatie : un geyser de haine a jailli de la petite forme haletante. Je connaissais le mépris qu’elle avait pour son mari, elle me l’avait tellement dit et redit que j’en pouvais plus, même qu’un jour alors qu’elle était déjà très affaiblie par la maladie, je l’avais secouée comme un arbrisseau pour qu’elle se taise, mais là, je ne l’ai pas reconnue dans ce trop-plein de haine. Je l’ai regardée gagnée par cette misère, vaincue.

Je n’avais pas voulu venir trop tôt parce que moi aussi, j’étais au bout du rouleau et je n’avais déjà plus qu’une idée : vite que je reparte, parce que ce n’était pas mon histoire ou que ça l’avait trop été pour que ça le soit encore. J’ai séparé les deux vieux fous, j’ai calmé la mère tremblante, suffocante et j’ai sorti fermement  le père de la pièce. Il a un peu résisté puis il s’est laissé faire.

On l’a plus revu jusqu’au soir où il est monté avec une bouteille de champagne et trois coupes, breuvage qu’il dégainait plus vite que son ombre me sachant amatrice. Maman a eu un regard, sûre de sa mort prochaine, à quoi voulait-il donc trinquer ? Il a servi trois gouttes à la mourante qui n’en voulait pas. Elle ne pouvait même pas soulever le verre. Moi, je n’ai pas eu le sens de la décence, j’ai bu mes coupes en silence, espérant très fort une ivresse qui n’est pas venue, même si j’étais à moitié cuite par la canicule qui pesait dans la chambre avec les radiateurs toujours allumés à fond. J’ai continué à boire avec le père en fumant deux ou trois cigarettes avec la mère. De toute façon, il n’y avait rien d’autre à faire et je me suis laissée couler profond dans ce moment d’accalmie avec un vieux, peut-être pinté dès la première gorgée, qui a très vite flotté hagard au-dessus de la mêlée, tandis que ma mère fixait vaguement son grand écran où défilaient les images d’un docu animalier avec sa cohorte de cruauté ordinaire où le nouveau-né délaissé dépérit doucement quand ce n’est pas le roi lion à la crinière sale qui bouffe ses petits à portée de crocs. 

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15/04/2018
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