nathalie epron auteure

nathalie epron auteure

A On dira ce qu'on voudra I

On dira ce qu’on voudra mais moi, ça m’a épuisée de perdre ma mère comme ça à petits feux car, pourquoi ne pas l’avouer, il y a des mourantes fatigantes. Ce n’est pas que j’aurais voulu la voir mourir plus vite, c’est que j’aurais voulu la voir mourir en paix. Mais ce n’était pas une femme du genre consensuel ; j’aurais dû savoir que sa fin de vie serait aussi un champ de bataille et qu’elle me voudrait à ses côtés pour prendre les armes à sa place. Je n’ai pas été déçue du voyage, au-delà même de mes espérances : débarrassée d’un coup de linceul de cette infamille.

Après un certain âge, on n’est pas vraiment orpheline, on a juste perdu sa mère, en chemin, ce qui est dans l’ordre des choses ou alors c’est qu’on est mort avant, comme mon frère qui ne supportait tellement pas l’idée de la mort de sa mère, qu’il s’est arrangé pour disparaître comme ça, d’un coup, un samedi matin en chantant l’amant de Saint Jean. Maman, déjà ravagée par le cancer, a tenu plus de deux années après son fils.

En revanche, sa mère à elle qui, par la force des choses, était beaucoup plus vieille, lui a survécu. Par habitude, sans doute, car sa liste de disparus en faisait un monument aux morts à elle toute seule. Faut dire que l’antique aïeule avait été poursuivie par une drôle de malédiction, puisque tous les hommes qui l’avaient approchée d’un peu près, étaient tombés les uns après les autres, balayés comme dans un jeu de quilles. Après, vu son âge canonique, ça était au tour des femmes, si bien qu’elle a vécu jusqu’à cent ans à la fois veuve multirécidiviste (sept mariages, sept enterrements)  et endeuillée de ses cinq enfants.

Elle s’en fichait un peu, je crois, depuis qu’elle avait perdu son increvable cadavre, un fils unique et uniquement aimé. Elle avait tellement pleuré qu’elle en avait perdu un œil disait-elle...  Alors, comme elle ne voulait pas devenir aveugle, elle n’a pas versé une larme pour les décédés qui ont suivi. Elle a continué, un peu, pour la forme, à jouer son rôle de survivante affligée puis elle a dû se fatiguer de cérémonies funèbres à répétition. Peut-être parce qu’il lui était difficile d’y faire assaut d’élégance et de bavardage. Peut-être aussi, parce qu’elle devait en avoir assez de sentir sur elle de lourds regards la ciblant comme une injure à la chronologie.

Après tout, était-ce de sa faute à elle si sa peur de mourir qu’elle clamait à qui voulait l’entendre l’avait protégée d’une fin prématurée ? Non ! Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie et elle, visiblement, ce qu’elle voulait, c’était vivre… plutôt : c’était ne pas mourir même si le prix à payer était de voir mourir les autres. Enfin voir, façon de parler car elle se tenait à distance et avait même définitivement renoncé à fréquenter les églises car, il faut reconnaître qu’à son âge, c’était cercueil et compagnie plutôt que robe blanche et falbalas, seules choses encore susceptibles d’animer son œil valide. C’est donc tout logiquement qu’elle n’a pas assisté aux funérailles de son petit-fils pas plus qu’à celles de sa fille qui s’était pourtant battue comme une lionne, non pas contre la longue maladie comme il a été bêtement écrit sur son avis de décès mais contre le fait de mourir avant sa mère.

Bon, je vous raconte ça, parce que je me dis qu’il y a de l’hérédité qui traîne quand je vois que je ne suis pas allée à la cérémonie au funérarium et que je n’ai pas non plus accompagné Maman dans la chambre funéraire glaciale et désertée les quatre longs jours précédant la crémation. Pourtant, je vous assure, je l’aimais ma mère, mais c’est les circonstances qui m’ont obligée à abandonner son cadavre à ses autres enfants et à son vieux mari.

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13/04/2018
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