Le ratage de l'unisexe
Si on se fie au tissu qui enrobe les corps, on peut penser que l'identité des hommes est plus déterminée que celle des femmes. Dans ce registre-là, les femmes bénéficient d'une plus grande liberté de comportement, car elles peuvent jouer aisément d'une codification sexuée plus fluctuante et fantaisiste. N'exagérons rien : l'acceptation des Butchs (signifie en anglais "d'apparence masculine" et sert à désigner certaines lesbiennes) n'est pas encore d'actualité, mais on constate qu'il est plus facile et acceptable pour une femme d'aller vers un modèle masculin que pour un homme d'adopter un modèle féminin sans risquer de perdre sa virilité. La mode "unisexe" n'est pas une union des sexes comme le laisse croire la fusion sémantique des deux termes, mais une copie servile du style masculin. L'utopie des tenues vraiment "unisexes" a raté son entrée dans le vestiaire durable. Outre l'ensemble très discret jupe cardigan de Viviane Westwood, on ne repère qu'un seul modèle de robe unisexe dans l'exposition sur la parure masculine (L'Homme paré au musée de la Mode et et du Textile; Paris oct 2005- avril 2006), celle en crêpe Georgette, brodée de paillettes, perles et cabochon de Jacques Esterel en 1970, avant les petites audaces de Jean-Paul Gaultier et de John Galliano. J'évoque des audaces mesurées dans la mesure où les tenues extravagantes qu'ils proposent se réduisent trop souvent à un geste d'éclat esthétique sans possibilité réelle de l'intégrer à la garde-robe de l'homme de la rue. Misant tout sur le spectacle, ces couturiers ne font pas vraiment progresser une approche plus libérée de l'apparence des hommes ; ils confortent au contraire la distance entre deux univers que rien ne rassemble.
Néanmoins, on ne peut nier que la mode masculine s'enrichit de sophistication en adoptant un plus large éventail de tissus, de coupes et de couleurs et notamment parce qu'elle constitue un créneau porteur dans un marché féminin saturé. Les créateurs s'y engouffrent ( même si les ventes ne suivent pas) et habillent une idée de l'homme en rapport avec un imaginaire plus détendu qui le résume un peu moins à sa fonction sociale. Mais le vêtement reste une armure qui, même en glissant vers la parure, garantit les hommes sur leur virilité... et les femmes, pas vraiment prêtes à leur offrir des robes en damas rouge. Les défilés, rituels sans lesquels la haute couture n'existerait pas, illustrent éloquemment la mise en scène de la différenciation sexuée. Ceux concernant les hommes tournent autour de trois ou quatre thématiques explorées d'un pas ferme. le bal des élégants reste conforme aux attentes sociales en assouplissant juste le côté costume par la quête du détail hors panoplie où peut se manifester une identité singulière dans un monde de concurrence et d'indifférence démocratiques. pour ce qui concerne les défilés au féminin en revanche, on assiste à une parade du désir où est convoquée toute l'imagerie sexuelle qui se déploie autour de la féminité. la femme réelle est effacée au profit de figures multiples et mythiques où se réalise le phantasme viril de la polygamie et où affleure constamment la tension entre habiller et déshabiller l'arpenteuse d'un imaginaire du désir masculin comme grand organisateur. Les hommes gardent le monopole sinon le contrôle de la parure. Il est loin le temps des Jeanne Lanvin, des Elsa Schiaparelli, des Coco Chanel... Aujourd'hui, la haute couture est sous le joug de couturiers hommes qui, sous couvert d'un savoir-faire flamboyant, captivant l'oeil jusqu'à l'ivresse, perpétuent des images assez traditionnelles de la femme qui reste dans leur esprit la vitrine sociale de son mari, sinon comment expliquer cette propension à lier séduction et oisiveté en proposant des modèles difficiles à porter dans la vie courante - certaines tenues empêchant même la posture assise. D'aucuns rétorqueront que c'est de l'art et que la dimension pratique est une trivialité qui ne doit pas être prise en compte, à moins de considérer encore les femmes comme des objets décoratifs... La proportion importante sinon majoritaire de couturiers homosexuels ne change pas grand chose à cette tendance lourde : ils oscillent entre la tentation d'habiller un phantasme (une féminité extravagante sans lien avec la réalité) ou de parer un archétype androïde...
Ne nous y trompons donc pas : la possibilité donnée aux femmes d'adopter le style masculin marque définitivement le rapport hiérarchique entre les sexes. Les unes s'élèvent en s'en approchant (si on ne peut pas passer sous silence les scandales suscités par le port du pantalon, les cheveux courts, le fait de fumer en public... ces pratiques ont ensuite été tolérées puis vite acceptées), les autres déchoiraient en s'y conformant puisque encore et toujours le féminin renvoie au corps et à la sexualité et le masculin à l'esprit et à la raison. Plus encore, la vogue actuelle (qui reprend une tradition très ancienne de la farce et de la comédie) à la télévision où nombre d'hommes n'hésitent pas à se travestir en femme, c'est à dire à se fabriquer des personnages de blondes peroxydées ou de brunes hébétées pour faire rire, illustre le mépris de l'autre genre. Mais ce qui est intéressant, c'est que, sans le vouloir, en surjouant la féminité, ils pointent éloquemment le fait qu'elle n'est qu'un déguisement.
Soulever un coin du rideau de la société du spectacle consiste continûment à baisser le pantalon de l'un et à soulever la jupe de l'autre pour remanier la risible différence, inquiétante façon de nourrir par l'hilarité le mauvais genre. C'est ce lien allégué entre mépris et féminité qu'il convient sans relâche de dénoncer si on veut tendre vers un partage des pouvoirs qui ne soit pas qu'illusoire.

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