nathalie epron

Annonces




Le petit théâtre de Cage Marais (27)

Nous l'avons eu six mois dans le cadre d'une thérapie hors milieu carcéral et après, tu sais, tu me connais, je me disais, la prison, voilà un monde que je ne connais pas... J'ai commencé à lui rendre visite une fois tous les trois mois en  tant que volontaire d'assistance médicale psychiatrique puis, j'ai demandé un permis de visite à titre perso puis... petit à petit... sans même m'en rendre compte... pas d'un coup mais tout doucement la passion est arrivée. Quand j'ai compris que j'étais amoureuse, j'étais tétanisée. Il a commis la pire des choses, il en a pris pour perpète... alors moi aussi. Il est maigre, tout gris avec des fils blancs dans ses cheveux noirs de fils de réfugiés espagnol ; il a une jambe plus courte que l'autre parce qu'on l'a rafistolé plus que soigné quand il a reçu des balles dans tout le corps... mais il parle d'amour comme personne, personne avant lui. C'est vrai qu'il a le temps pour ça, qu'il peut y passer des heures et des heures... n'empêche ses lettres sont les plus belles du monde : ardentes, fiévreuses, à mourir de plaisir en les lisant. Je les connais par coeur parce que j'ai toujours peur qu'on me les prenne et... et puis ça fait du bien de se sentir à ce point-là aimée ! Au début, quand je me retrouvais devant ce gros bâtiment lugubre, je me disais Marie-Ange, c'est une passade, rien de plus... j'ai eu plein d'hommes, ils m'ont tous lassée, enfin... pas spécialement eux... mais cette vie à deux pas normale... on n'est pas fait pour ça, cette espèce de collage avec une mauvaise glu... Je me suis d'abord dit que ce sera pareil avec lui mais non ! Tu comprends : il a quelque chose du prince charmant enfermé dans sa tour... La prison, c'est comme le château de la Belle au bois dormant, un lieu... un lieu interdit, mystérieux avec des clés, des portes partout et de l'attente tout le temps. Au tout, tout début, je restais seule dans le couloir sombre qui mène au parloir. J'étais pas à l'aise. Maintenant, je vais avec les autres femmes... on est presque une cinquantaine, serrées les unes contre les autres comme pour reprendre contact avec des corps réels avant d'essayer de toucher le corps pourquoi on est là. On est entassées dans une petite salle borgne aux ampoules dénudées, qui pue le renfermé. C'est l'odeur de la joie maintenant pour moi. Et c'est vrai qu'on est joyeuses, qu'on rit pour un rien, qu'on déconne comme des gamines délurées et solidaires... enfin, solidaires... jusqu'à ce que la sonnerie retentisse car là, c'est chacune pour son homme, c'est la bousculade, la ruée pour atteindre les bons box, les plus éloignés des regards des surveillants, dans l'angle mort des caméras. J'aime, je crois, pour la première fois.


Article ajouté le 2008-02-27 , consulté 3447 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " roman inédit en ligne "

Imprimer cet article

Retour aux articles