Ngoi Haï/Lao
De longues heures de bateau encore. Tout au Lao fait bout du bout du monde mais j'étais loin d'imaginer qu'ici ce serait aussi comme un commencement d'histoire humaine. Nous accostons sur une belle plage de sable blanc et fin, un vrai rêve de touriste. Après quelques minutes de pente douce, deux funambuliques passerelles traversées et dix minutes de marche dans une forêt de teck, nous arrivons aux abords du village Kmou. Il y a des enfants perchés sur les arbres, sur les barrières, sur le dos de jeunes buffles. Avant même d'avoir apercu les premières cabanes, on en avait croisé un tas de ces grappes de mioches tout enduits de crasse, flanqués de chiens galeux et squelettiques qui les suivent à la trace pour se nourrir de leur excrément. Outre tous ces enfants dans la nature, il y a tous ceux qui sont encore dans le ventre des femmes. Presque toutes en ont, pendus à leurs basques, à leur sein, à leurs entrailles. Il en meurt tellement chaque année. On les compte au nombre de petits trous creusés devant chaque paillotte. Beaucoup de femmes aussi meurent en couche... de silence (je ne saurais rien de leur sépulture). Elles peuvent disparaître sans traces puisque le recensement ne vient pas jusque là. Le jour de notre arrivée, une grande réunion se tient sur la place étouffante du village : c'est pour la vaccination des nouveaux-nés ( l'Etat parfois se rappelle au bon souvenir de ses minorités et, de facon arbitraire et aléatoire, envoie dans un village plutôt que dans un autre quelques dizaines de vaccins).
Certains, éclos à la mauvaise date, y échappent, les autres attendent, blottis dans les bras de leur mère ou de leur père, l' imminence de la piqûre qui fait grimacer grands et petits.
Le chef du village les appelle un par un. Une première mère s'avance en entendant son nom, elle semble terrorisée par la perspective de ce qui va être infligé à son petit. Elle fait corps avec lui quand il reçoit son injection tandis que chacun dans l'assistance retient son souffle. Le bébé crie, la femme lance des airs de panique vers le ciel. Une main ferme retire l'aiguille et les habitants, pétrifiés l'espace d'une seconde, se mettent à applaudir et c'est au tour du suivant. La femme médecin de Vientiane, reconnaissable à sa blouse immaculée et à sa tranquille habitude de la misère, sait parler et rassurer la petite foule qui se presse autour d'elle.
Elle parvient à la détendre, à la faire rire sans l'aide de l'interprète dépêchée sur place par l'Etat : les Kmous parlent un dialecte différent de la langue de la plaine et sont, dans ce village, analphabètes. Quand des plaquettes du planning familial sont distribuées, aucune femme n'ose s'en saisir puis, une plus hardie s'en empare, regarde attentivement les gros dessins naïfs qui accompagnent le texte, sourit, la transmet à une autre qui sourit aussi. Enfin, toutes les femmes, beaucoup moins intimidées devant l'imprimé, se pressent autour des dépliants et c'est la franche rigolade. Qu'en retiendront-elles ? rien me murmure le guide.
Le village s'étage à flanc de colline. Des gosses encore partout à jouer avec le feu, à tremper leurs doigts sales dans des écuelles de riz gluant, à tenter d'extirper l'oeil torve d'un poisson sans écaille dont la gueule déborde d'un pot de peinture Valentine. Partout aussi des chiens fatigués, des poules belliqueuses, des cochons affamés ne cherchant qu'à manger avant d'être bouffés. Et des adultes assis dans la poussière qui réagissent à peine à notre vue, attendant le regard fixe la fin du jour et que le jour recommence. Plus loin, en des maniements vigoureux, des femmes pilent le riz, d'autres le distillent. Quelques taches vives animent le paysage couleur de terre brune et de fumée grise : piment rouge grillant au soleil et linge mal lavé qui balaye le parterre dans l'indifférence. Je vois descendre en rampant un long jeune homme tout maigre. Ses genoux sont ses pieds, durs d'une semelle épaisse de corne. Ses yeux dévorent son visage osseux. Il s'arrête à mes pas, me regarde un moment puis, il continue tranquillement sa descente serpentine. Je me demande où sont les autres avatars de ce monde consanguin : je n'en reverrai pas.

Commentaires
Anne Velay le 23/12/2007 à 17:05:27Moi, je n'ai pas vu tout ça au Laos, c'est vrai que j'étais dans un circuit organisé que j'ai essayé de désorganiser mais plutôt mal a priori quand je vous lis.
Cédric le 23/12/2007 à 15:25:05
Votre texte n'avait pas besoin d'images et, en même temps, c'est un vrai plaisir de voir par où vous êtes passée.
nikki le 28/10/2007 à 12:13:52
c'est les larmes aux yeux que je lis tes récits de voyage
je t'embrasse