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Muang Ngoï/Lao

Accessible uniquement par la rivière après des heures de bateau, Muang Ngoï est un petit bout de monde où les morts parlent aux vivants. Le feu américain y a brûlé pendant 7 ans. 7 longues années pendant lesquelles, piegés comme des rats, les habitants des montagnes ont vécu dans des grottes. Les bombardiers balançaient leur saloperie de jour comme de nuit, contraignant les lao, habiles et, sous leur apparence frêle, robustes, à inventer sans répit des stratégies de survie.Trente ans après, l'homme de 50 ans que j'écoute semble surpris d'avoir vécu l'enfer et d'être là à le raconter au soir d'un autre siècle,  à la lueur des bougies qui éclaire ses sourires et son air étonnamment juvénile. Nous buvons du lao lak et longtemps après que les flammèches se sont éteintes, ses mots trouent la nuit noire. Très proche et très lointain, dans sa bouche, ce temps martyrisé devient une histoire de vie et d'incroyable solidarité. Qu'ont-ils fait pendant 7 ans, jusqu'à 5000 parfois, dans cette grotte visitée l'après midi même. Enorme trou qu'on dirait creusé par une pelle de géant, antre noir et visqueux, comme les pythons qui désormais l'habitent, à l'atmosphère saturée à mesure qu'on s'enfonce dans ses galeries. Ils ont fini par croire que vivre c'était cela. Il se souvient d'une mélodie qu'ils sifflaient dans la profondeur du labyrinthe pour conjurer l'angoisse aussi gluante que les parois contre lesquelles ils s'appuyaient. Il cherche un peu ses phrases pour dire au plus juste - sans haine et sans affect - l'inimaginable. L'ombre d une douleur enfouie parfois passe sur son visage aussitôt effacée par un sourire qui n'aime pas la tragédie. Au même moment, des missiles, nombreux encore à faire des victimes chaque année, promènent dans la mémoire de tous leur triste déflagration. Dans ce lointain Lao, où l'électricité ne fonctionne que de 18 à 21 heures, les démineurs ne s'arrêtent que tous les trois ans. Il raconte encore, parce que je le lui demande, les enfants qui regardaient sans comprendre leur horizon bouché, les blessés, les malades et les morts qu'ils jetaient en cachette du haut de la falaise. Il fait entendre les concerts de voix basse et les cris étouffés. Il parle enfin des projecteurs soudainement parachutés par l'aviation américaine pour mitrailler en pleine nuit les hommes partis cultiver le riz et piéger la pitance quotidienne. Aujourd'hui, peut-être à cause d'hier, les gens de Muang Ngoï ont l'air heureux. Dans ce lieu oublié des pouvoirs publics, où vivre c'est encore ruser avec l'âpreté et la précarité, la joie est manifeste. Tout semble léger à ces coeurs jeunes et vieux. Les prunelles brillent de fierté pour leur région et la voix  alors prend une inflexion presque amoureuse. Se balader avec eux dans leur nature extraordinairement nourricière, dans leur histoire hallucinante, dans leur minuscule bourg fait de bric et de broc, de misère et de chaleur humaine est un moment rare.

Plaisir, je crois, partagé par les villageois et par mon hôte qui m'interroge beaucoup sur la France et  dont les yeux se mettent à rêver quand il prononce, sans véritablement les incarner, les mots neige et océan. Il est facile, en ce cas, de glisser sur le goût douteux du serpent haché, d'avaler sans haut le coeur la boule de riz gluant modelée par des mains noires, de fermer les yeux sur la paillasse crasse sur laquelle on s'allonge et d'aller gaiement se laver,  tout habillée, dans une eau saumâtre entre les pirogues et les lessiveuses.



Article ajouté le 2007-10-25 , consulté 2635 fois

Commentaires


Sister le 26/10/2007 à 11:17:32
La joie, c'est l'arrivée en soi chez soi par surprise d'un invité impromptu qui nous rend capable de le recevoir en nous élargissant. Plus vifs dans un plus vaste espace... et le défilé resserré de ta gorge devient le gué du cri, du chant, des pleurs ou du rire déployé. Tenir la promesse, peut-être, de ce que partir a fait s'ouvrir...
mic le 25/10/2007 à 23:56:07
Dommage que ces mots ne se transforment pas en images réelles qui seraient projetées à des milliers de français bien à l'abri dans un quotidien douillé et dégueulant de trop de tout... matériellement, et de pas grand chose voire pas du tout... humainement.
Et si comme le chante Jeanne Moreau "nous sommes tous le nombril du monde", certains devraient plus souvent regarder les nombrils de l'autre bout du monde... et même, parfois, de leurs voisins.


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