Le petit théâtre de Cage Marais (19)
Elle s'arrête, tente de calmer le petit dernier, le prend dans ses bras, le repose, le reprend, happe par la main le plus grand qui se détache. Elle se tourne vers moi, me sourit l'air las, s'assure de la proximité de corps des trois bambins et d'un pas décidé vient s'asseoir sur le banc des femmes épuisées.
- C'est à vous tous ces enfants ?
- Oui.
- Ils sont beaux, ils vous ressemblent.
- Oui.
- C'est bien...
- Qu'est-ce qui est bien ? interroge t-elle nerveusement.
- Ben... les enfants, c'est bien... cette vie qui continue, qui ne s'arrête jamais... l'avenir... non ?
- Oui. Sans doute.
- Vous n'avez pas l'air persuadée...
- Si, si... je sais pas... les enfants... c'est terrible aussi... J'ai découvert la peur avec eux. Avant, je n'avais pas peur, peur de rien et maintenant, j'ai peur de tout ! Vous avez des enfants vous ?
- Euh... oui... enfin, non !
- ...
- Je l'ai perdu
- Oh ! Pardon, je suis désolée...
- Je vous en prie : ne vous excusez pas.
- J'imagine que...
- Non !
- Si ! On parle toujours des enfants... quand ils sont là, ils vous dévorent tout, quand ils sont plus là aussi. Mais les mères, ça compte aussi, elles existent aussi je veux dire... c'est pas une vie de donner sa vie à ce point là et de pas savoir... d'improviser jour après jour... l'élevage... le maternage. Je les aime tellement... et en même temps je sais pas... je leur en veux d'être là, de tout prendre...
- Vous n'êtes pas seule avec eux ?
- Si, enfin non, j'ai un mari mais ils n'ont pas de père. Lui, il veut plein d'enfants. Il est fou de joie à chaque naissance et il veut d'autres enfants encore... d'autres encore, répète t-elle comme un refrain. Il me dit qu'à trente ans, il peut encore en faire trois ou quatre. Qu'on aura une belle et grande famille et ça brille dans ses yeux quand il le dit, souvent, très souvent. Il est très fier de ses enfants... Qu'il se sent capable de travailler jour et nuit pour que nous ne manquions de rien. Alors, c'est vrai, il travaille beaucoup et il est tellement heureux... ça ne pèse pas sur lui alors que moi, j'ai honte mais parfois, c'est lourd, trop lourd. Des fois, il me dit en riant; "regarde comme ils sont beaux tes morceaux de mari !" et il me glisse plus bas : " Madame Morel en voudrait bien d'autres, hein ! Des morceaux de choix !". Je dis oui. maintenant que j'en ai trois, je peux bien en avoir d'autres mais je sais pas pourquoi... je sens que je peux plus, que je n'en aurais plus. Je le sens dans mon corps plus sûrement que dans ma tête, affirme t-elle d'un ton têtu. J'ai fait des enfants par amour et maintenant, je l'aime moins, presque plus à vrai dire... L'amour n'est pas infini : je leur donne tout alors j'ai plus rien pour lui, murmure t-elle en se tournant vers l'aîné qui commence à s'impatienter, vers le dernier qui commence à trépigner avec ses poings serrés tendus comme de petites menaces et vers la fillette immobile comme une image de petite fille sage, inexpressive. sa sincérité émeut ma lointaine lucidité. Je ne peux pas être dans le mensonge. Je lui dis au moment où elle se lève :
- L'enfant, je l'ai laissé...
- ???
- J'ai abandonné l'enfant à sa naissance.
Elle me regarde l'air encore plus las et me répond brièvement en écrasant une mèche rebelle sur la tête de son fils inquiet :
- Je comprends. Oui. Au revoir.
Le petit clan resserré autour d'elle s'éloigne, traversant la place et remontant la rue Chanal après un arrêt à la boulangerie où la petite fille aux pieds mal alignés, gardienne du landau, attend calmement sa mère et son frère aux jambes trop vite poussées. Je les perds de vue avec un pincement au coeur à l'angle de la rue Troyenne. Je ne m'installe plus dans mon corps, je me vautre dans mon cerveau. Qui laisse une trace trace une plaie, le soleil brûle sur mes gros seins découverts. Non ! C'est mon sein qui brûle et je donne du feu aux passants qui fument deux bouffées auprès de moi avant de s'en aller parce que je n'entre plus dans le piège de la communication. Je n'ai rien à dire, rien à entendre surtout. Dans mon épuisement, je pose des questions dont j'oublie d'écouter les réponses. Je ne demande plus rien. Je me retire dans mon vide, sans rien produire que ma propre disparition. Je suis ce mouvement par lequel ce qui apparaît, disparaît. Les autres me perçoivent comme telle, ils passent à côté de moi de plus en plus souvent sans aucune adresse à mon endroit. Mon absence de syntaxe est comme un école d'éloignement. Je ne suis pas malheureuse, je suis juste dans le devoir de me taire, me taire comme se taisent les femmes depuis toujours, les femmes qu'on tait qu'on tue qu'on terre pour que vive le monde, les femmes en silence qui ont des enfants. Les femmes les font, portent les petites marionnettes, les hommes les font puis trois petits tours et puis s'en vont les enfants de cette lourde chaîne humaine, dociles au mouvement qui conduit de l'enfant qu'on fut à l'enfant qui naît. Je dois cesser de raconter l'histoire qu'ils peuvent comprendre. Ce n'est pas la mienne cette injonction à rester groupés, cette inscription dans le machinal des choses. J'accepte de ne plus savoir où j'en suis. Je me déplace sur mes extrémités comme une danseuse de corde raide, je ne sais pas sur quel pied penser. J'échappe à tout phantasme de comparaison. Je chute en moi.

Commentaires
Barry Hursten le 03/12/2007 à 15:29:27O plunge your hands in water,
plunge them in up to the wrist
star, stare in the basin
and wonder what you've missed