nathalie epron

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Le petit théâtre de Cage Marais (17 et 18)

Jean-Jacques Leiner m'irrite de plus en plus. Je fais tout, j'assume tout en échange de son sperme infécond. Il continue de gicler sans renâcler. Je continue d'enfouir sa queue, je veux le vivre jusqu'au dégoût. Un jour, il me terrorise en roulant comme un fou à travers les villages, avec son nouveau bolide offert par ses parents. Pendant tout le trajet, je lui demande de se calmer ; il ne m'écoute pas ; il fonce. Je crie la vive allure. Il augmente la vitesse, rase les talus du bas-côté, mord rageusement la ligne blanche dans les virages, colle au cul des voitures puis double sans visibilité. Je suis dans l'effroi d'un fracas imminent. Enfin, se lassant de son nouveau jouet, il ralentit, prend le chemin du retour et se gare précautionneusement le long du portail de la maison. Je descends en tremblant autant de fureur que de peur. Je me précipite vers la remise où il range ses accessoires de pêche et de chasse, m'empare d'une carabine à plombs chargée et quand il arrive, le sourire de son inconscience sur les lèvres, je lui tire dessus, je ne m'arrête plus, je veux la peau et la connerie de Jean-Jacques Leiner criblées de trous. Il chancelle et s'affale. Je le laisse tomber troué. Je ne le quitte pas, je veux toujours l'enfant de l'homme Leiner.

Qui arrive.

Pendant quelques semaines, je garde secret le désert habité puis je dis l'enfant au père qui ne veut plus pour toutes les raisons du monde. Pendant des jours, je continue l'atelier, la nuit aussi. Je ne dors pas je rabote ; je ne dors pas je coupe je découpe; je ne dors pas je ponce. M'indiffère de Leiner qui s'indiffère. Je pars en Aix rue de la Verrerie. Je trouve une chambre blanche au septième étage. Là, avec mon gros ventre, j'attends. Vingt heures, mon corps dort. Le restant des heures, mon corps mange. Ma tête n'obéit plus qu'à dors ! mange ! Je surprends mon reflet dans une vitrine de magasin pour la première fois au début du neuvième mois. J'ai pris au moins vingt kilos pas tous logés dans le gros ventre. Je rentre à 18 heures à la clinique de l'Etoile et j'accouche à 18 heures 30 seule le 13 mai 1978. Je donne au monde un beau bébé mâle de 3 kilos et 850 grammes que j'abandonne sous X. Je suis x mère d'un fils de 29 ans. Je suis encerclée par l'administration de la Ddass très friande de produits frais. Je suis assiégée par des soeurs qui me font la morale. Elles sont ravies, c'est le début de l'été, elles m'apportent des fruits tout juste cueillis. La nurserie est en dessous de ma chambre, ça les amuse. Je les sens qui m'agrippent, qui me prennent en grippe. Elles veulent voir de près la mère indigne, l'amère dingue que je deviens. Je n'abandonne pas l'enfant, je veux le donner au monde. Conformiste, je veux qu'il ait une famille. Choquée, je suis assise à côté de la femme qu'elles regardent choquées. Premier choc : le père n'existe pas. Deuxième choc : la mère n'est pas une mère. Elle est d'accord comme femme de mettre un enfant au monde mais elle n'est pas une mère. Je ne me culpabilise pas ; je lis dans tous les yeux l'abomination de la femme qui laisse l'enfant ; je n'accuse pas la femme à l'enfant laissé.

On me laisse retourner dans la chambre blanche au septième étage. Je m'y enferme des jours entiers mangeotant du riz blanc salé du riz blanc sucré. Je ne sais plus rien ou peut-être que je le sais mais je ne veux rien savoir. J'ai perdu toute connaissance de tout, je perds la connaissance ; je perds connaissance un jour ou deux, peut-être plus. Je descends m'asseoir sur le banc vert. Personne ne s'approche. J'ai de la folie sur le visage. Cette chambre blanche, ce banc vers lequel je reviens lentement m'asseoir ; ce goût fade du riz comme seule saveur, ces marches comme unique effort qui épuise un corps lourd que l'enfant retiré n'a pas allégé. Je séjourne sur le banc de plus en plus longtemps, des grains de riz au coin des lèvres, des regards en coin passant prestement près de moi, des regards sans regard, je les vois tous masqués comme dans une fête à Venise. Ce carnaval n'existe que pour moi dont ils sont l'imagination passagère. Je les trouve beaux, tellement beaux. Je les regarde eux et leur belle aspiration à la vie en traintrain de se faire, eux si forts ils pourraient comprendre ce que j'ai fait. Un prototype de jeune mère de famille élégante et passe-partout avec deux enfants endimanchés, accrochés à sa veste tandis qu'un troisième crie dans son landau.



Article ajouté le 2007-09-14 , consulté 3907 fois

Commentaires


R. Rivera le 30/04/2008 à 18:46:19
Dans ce monde sépia, une passante san souci,une apparence qui vit drôlement. Que des ombres, un tas d'ombres...
Franky le 08/12/2007 à 10:59:41
Le roman se perd un peu, dommage...

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