nathalie epron

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Le petit théâtre de Cage Marais (13)

Au bout d'une heure de route, je suis nue. Elle me caresse librement, je me laisse toucher sans fermeture aucune. Elle ne dit pas un mot ; je jouis ; elle sourit. Elle m'installe quatre jours dans son appartement du quinzième avec vue sur la Seine. L'eau de la Seine comme l'eau de la Loire coule en moi. Je me fais fontaine pour la femme qui dispose décidée de mon consentement absolu. Tous les matins, elle disparaît quelques heures, je l'attends à la fenêtre, puis elle revient, me couche dans lit immense. Elle nous déshabille, nous parle peu, nous caresse elle et moi. Je ne ressens aucun sentiment. Son désir me plaît, me plie à son érotisme simple, un peu directif, sans plus. Car, je touche sans qu'elle me le demande son corps, sa corpulence. Tout est sans question. Puisque nous sommes nues, puisque nous sommes au lit et qu'il n'y a rien d'autre à faire, je touche ce corps lourd près de moi. Elle caresse comme une femme, sans maternage aucun. Je regarde tout : ses cuisses fortes, son cul plein, son sexe ouvert comme je lis les livres. Exactement de la même façon, avec la même attention. Elle est le monde aussi. La sensualité du corps de la femme me poursuit mais pas elle. Après, se glisse sous mon bras un bras très aimant, celui de Madame Clément qui me raconte l'histoire de la musique aux Jeunesses Musicales de France. Une fois par mois, le vendredi soir, elle m'emmène au théâtre Graslin où, assises très près l'une de l'autre, elle m'initie en murmures à l'effusion communielle des sens auditif et visuel. Un soir de décembre, écoutant Offenbach, sa main ne quitte pas la mienne. quand nous sortons, saisies par le froid, elle me propose une tisane chez elle, à deux pas. Je dis oui, je veux encore sa main dans la mienne. Nous nous installons comme à l'Opéra dans deux fauteuils profonds accoudés l'un à l'autre. Les tasses de tilleul bouillant sont posées sur un tabouret bas. Elle me regarde très calme, très détendue, approche son visage du mien et pose ses lèvres sur mon front, mes joues, mes cheveux, mes yeux. Sa bouche encore à mes yeux, mon front, mes cheveux, le tilleul encore fumant et moi brûlée par ses baisers qui ne s'arrêtent plus. Elle m'en délivre des dizaines comme s'ils étaient prisonniers depuis trop longtemps de ses lèvres closes. Sa bouche souple et tiède, après la première gorgée de tisane, devient chaude et dure à mes joues enflammées. Je crois la nuit incendiaire. Elle me ramène chez mes parents. Elle m'évite des semaines entières, j'apprends inopinément qu'elle a quitté la ville de Nantes, que c'était prévu depuis des mois. Je suis sans tristesse, je garde ses baisers au-delà d'elle. Je regarde Georgette autrement, cette femme chez qui l'amante efface la mère, chez qui la femme efface les femmes. Elle aussi déplace son regard : indifférente à la petite fille, elle devient hostile à l'adolescente. Elle plante ses banderilles dans le regard de celle  qui, croit-elle, va la supplanter dans le coeur et le corps des hommes. Elle qui rayonne, s'assombrit. Elle mène pendant des mois une action violente contre moi, elle me fait pénétrer dans l'univers rude, intraitable de la rivalité. Son langage tout autant que ses gestes cinglants m'exilent vers l'immensité où je fuis la mère qui indéfiniment s'éloigne. J'écoute sa sauvage aspiration à l'unique, j'entends qu'une porte juste entrebaillée vient de se fermer pour toujours. Je ne suis pas sa préférence. Je partage son chagrin. Je sens mes mains s'émouvoir au contact de sa colère froide et têtue. L'approchant, elle se raidit, me repousse. Je tombe à ses genoux et fixe, comme quand je suis petite, ce corps résistant à mon désir d'enveloppement, cette matière dure sans possibilité d'attendrissement. Je voudrais ma splendide rivale mollir entre mes bras, c'est Georges qui s'y réfugie, s'exposant aux soupçons de sa femme. Elle parle d'inceste, d'amour démesuré. Elle est la Femme, il est le père, qu'il le reste !



Article ajouté le 2007-07-04 , consulté 4106 fois

Commentaires


JCD le 08/12/2007 à 10:37:03
Roman de l'attente, de la suspension ou comment le dire autrement ?
Véronèse le 04/09/2007 à 01:23:33
L'indicible, le ténu, l'intenable est dit et de quelle manière ! Bravo.

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