Le petit théâtre de Cage Marais (11)
Le langage est aussi une chose, un morceau de bois, un fragment d'argile. En peinant sur le bois, je perds aussi ma maîtrise relative du langage articulé : je me mets à bégayer. Une autre manière de faire silence après m'être si autant et si longtemps tu. Monmonde échappe aux autres, je m'y retire. Je ne suis pas sourde au monde mais je ne veux plus le dire. Je désarticule sa logique, j'impatiente l'oreille autour. Les bouches parlent à ma place. Tououtes les bouches bientôt ne me laissent plus de son. Le long son m'abandonne aussi. Je deviens muette, la bouche cousue, suturée par les points des autres. Mon bégaiement est comme une hésitation à progresser dans ce monde qui ne me convient pas. Je lis Blanchot, Aragon, Kierkegaard. Leurs noms déjà me parlent d'ailleurs, d'un ailleurs où je peux être où je vais en lisant Blanchot, Aragon, Kierkegaard. Je les lis comme j'écoute sans connaissance dans un état de percussion au monde. Leurs phrases très longues m'emmènent loin même si je lis à partir de rien et en vue de rien j'installe mon cerveau dans Aragon, Blanchot et Kierkegaard, j'y love mon corps comme dans un canapé rouge. Plus je les lis et plus s'éloigne l'absence de réalité qui, depuis ma naissance, cogne à ma porte qui se tient fermée. Je n'entends plus parler j'entends dire.

Commentaires
Vera le 13/06/2007 à 17:24:12Abolition des frontières : intellectuelle, manuelle. Effacement linguistique du personnage, dissolution du monde dans lequel nous vivons.
Dédé le 17/05/2007 à 12:16:09
Inclassable !!!
Françoise le 20/04/2007 à 18:49:51
C'est déroutant, c'est captivant et le rythme du récit m'impatiente comme il se doit d'une lecture qui prend
razon le 20/04/2007 à 18:46:33
l'étrangeté à soi, aux autres... comme tout cela est parfaitement traduit.