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Litté-rature de la mère



"La mère (...) est la figure de la divinité parmi nous" (Jacques Maître, "Genre, pouvoir et catholicisme") qui trouve sans doute sa plus pleine expression dans le petit ouvrage qu'Albert Cohen a consacré à sa propre génitrice où celle-ci se trouve hissée au rang de "sainte" par son style lyrique et incantatoire. Le livre de ma mère, livre des origines, est sans doute l'oeuvre la plus dénuée d'ambigüité sur le lien filial et de ce point de vue, elle reste exceptionnelle. Topos littéraire s'il en est, qui trouve souvent son impulsion et sa libération dans la mort du sujet, comme dans Une mort très douce de Simone de Beauvoir, Une femme d'Annie Ernaux ou encore Fridna de Gisèle Halimi et bien d'autres... Le rapport à la mère vu par les écrivain-es est toujours un plus ou moins subtil mélange de bons et de mauvais sentiments, un pétrissage d'amour et d'amertume où le personnage maternel vacille sur son socle et chancelle parfois jusqu'à tomber en se brisant aux pieds du narrateur, de la narratrice, qui ne cesse de vouloir recoller les morceaux... ou pas.

Car, comme à l'égard de toute idole, la tentation est grande de vouloir la déloger de son piédestal. La littérature, plus littéralement alors rature de la mère, offre une galerie de portraits dont l'idéalisation maternelle ne se relève que difficilement (voir le règlement de comptes auquel se livre Hervé Bazin dans Vipère au poing ou le terrible portrait de mère édifié par François Mauriac dans Genitrix) et qui trouve sa plus extrême et ambivalente expression avec l'ouvrage de Georges Bataille, publié après sa mort (Ma mère). Il y narre tabou suprême, comment il fut initié à une sexualité débridée et mortifère par une mère qui finit par se suicider.

On l'aura compris : les mères sont possessives, passionnées, tyranniques, toxiques, abusives (forcément abusives) avec leur amour éternel, leur sentimentalisme écoeurant, leur culpabilisation insidieuse, leurs mines défaites, leur fierté animale, d'autant plus quand elles se donnent des airs de sacrifiées sur l'autel de la maternité triomphante qui suscitent l'envie de meurtre symbolique, mais aussi, plus rarement, le geste fatal et définitif. On se souvient de Pierre Rivière, le "parricide aux yeux roux" (Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur, mon frère...).

Ce réquisitoire à charge lourde, qui n'est pas que de la littérature, n'empêche pas la tentation du maternalisme que le christianisme a consacré en situant la mère sur un plan à peine inférieur à celui du Christ son fils, comme l'illustre la scène du couronnement qui s'établit à la fin du XIIe siècle aux porches des cathédrales françaises.

Tentation maternaliste qu'on retrouve recyclée à la sauce contemporaine pour réorienter notre société vers une renaturalisation des sexes, permettant de renvoyer les femmes à leur supposée différence. Différence qui invite à les désintégrer, à les dézinguer en les renvoyant là où elles seraient le plus à même de s'épanouir, c'est-à-dire sur le terrain de la famille et du don de soi.

A n'en pas douter, c'est cette croyance illusoire, relayant un essentialisme à la Sylviane Agacinski (Politique des sexes), qui a permis à la loi sur la parité d'être soutenue par la majorité de la population et d'être votée. Dénaturant le projet initial qui refusait clairement et fermement de s'appuyer sur une supposée différence sexuelle pour intégrer la dualité anatomique dans l'universalisme républicain à la française, elle a ouvert un boulevard à la reconsolidation des rôles de chacun.

Il ne faut pas oublier que "les femmes", "c'est aussi le nom d'une population homogène inventée par une technologie du pouvoir de type normatif en vertu d'une pseudo-identité naturelle. Les femmes sont dites "femmes" en vertu des caractéritiques communes qu'on leur prête. C'est au nom de cette pseudo-naturalité de la communauté des femmes qu'on leur reconnaît une différence qui est la marque de leur assujetissement ultime, celle qui permettra aussi bien de les infantiliser que de les gouverner. C'est donc cette norme-là qu'il faut avant tout interroger pour essayer de produire la critique de l'absence des femmes de la sphère du politique.



Article ajouté le 2007-02-22 , consulté 2029 fois

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