Paroles, paroles, paroles...
Les mots des uns ne sont pas les mots des autres. La parole des femmes finit précisément là où commence celle performative des hommes. Historiquement, les premières s'adonnent à une parole intime, tournée vers l'intérieur, vers elles et leur petit monde. Conteuses de mots sous abri. Quand l'histoire, épisodiquement, leur donne voix au chapitre, quand elles peuvent faire circuler le dit, c'est une parole parfois écoutée mais non agissante, c'est une parle regardée. Une femme d'esprit est avant tout une belle femme - ou pour le moins gracieuse, élégante, coquette - qui sait raisonner. Mais sa capacité à raisonner, aussi brillante soit-elle, ne vaut que par l'apparat de son apparence. la femme de tête chercherait d'abord à se faire voir, c'est comme cela que les hommes la perçoivent quand elle commence à tenir salon.
Des femmes savantes du XVIIème siècle moquées par leurs contemporains parce qu'elles avaient notamment décidé de policer le langage de charretier en vigueur à la cour, on passe aux femmes considérées, recherchées même, tenant salon dans un XVIIIème moins misogyne. Aristocrates cultivées et éclairées pour la plupart, elles ont acquis la légitimité de pouvoir s'exprimer... chez elles. Elles accueillent donc principalement des hommes, seuls habilités à leur donner une existence, en leur proposant une féminité d'usage et de convenance agrémentée de vivacité d'esprit. Le salon, lieu de causeries de haute volée, est le reflet ornemental d'une division sexuée du monde où si les femmes peuvent prendre la parole, c'est avant tout parce qu'elles la donnent et qu'elles donnent ce qu'on attend d'elles : un déploiement de toutes les vertus féminines destinées au bien-être matériel et intellectuel des hommes qui se rendent chez elles. Ils y trouvent la possibilité d'exercer leur capacité rhétorique avec des partenaires à la hauteur et, supplément d'âme et de charme, le soin et l'attention portés à leur personne. Univers à part qui respire la symétrie artificielle des individus dont certains, certaines, gardent la nostalgie en l'érigeant en modèle exemplaire ( Mona Ozouf, BHL) des relations délicieuses et exquises qui existeraient entre les deux sexes dans notre pays. On ne peut douter en effet de l'influence de l'hôtesse (personnalité étincelante à la Julie de Lespinasse dont l'histoire a retenu le sens de la répartie) qui permet la rencontre. Elle fédère autour d'elle le gratin philosophique et littéraire de l'époque. Elle sait mettre en confiance et en relation des hommes qui ne se seraient peut-être pas liés. Reconnaissants, ils s'abonnent à ses soirées. Or, si ces lieux de gestation mondains assurent la promotion sociale des hommes qui les fréquentent, ils confirment les femmes dans leur rapport décalé au monde. Les salons littéraires appartiennent à l'histoire culturelle et non à la littérature parce que les femmes y restent cantonnées à une position de lectrice, de dédicataire ou de muse. L'activité scripturaire à laquelle certaines se sont livrées n'a en rien modifié cette dissymétrie. Leurs écrits relevant plus de l'intérêt documentaire qu'artistique si on en croit l'histoire littéraire officielle (notamment celle enseignée à l'école). L'égérie des salons ne fait que renouveler la vertu procréatrice des femmes. D'un point de vue symbolique, c'est encore la femme qui fait l'homme qui fait la vie. Bien née, bien faite, bien mise, elle façonne une esthétique de la complémentarité idéale. Bienséante, bienveillante, bienfaitrice, elle propose une version, à en croire les mêmes thuriféraires, inégalée de l'harmonie entre les sexes.Cette femme-là est dotée de toutes les qualités, et surtout celle de savoir rester à sa place, à la lisière du pouvoir qu'elle conseille mais qu'elle ne prend pas. Préservant le jeu de la domination, elle a tout pour plaire aux aveugles du genre... Figure reconnue, encensée parce qu'elle donne du panache au rôle traditionnel de la "femme passerelle", assumant parfaitement sa fonction de maîtresse de maison en même temps que le brillant des conversations et la pertinence de la réflexion, entretenant le désir de l'autre sexe dans cette altérité de confort si bellement mise en scène. Mettant en relation, la femme n'est toujours que relative.

Commentaires
Valériane, LEF le 10/09/2009 à 07:24:24L'analyse est subtile et ironise bien sur ce monde des apparences préservées. Nous en sommes encore là sous d'autres ornements...
Ericeira le 18/12/2006 à 09:56:54
Oui pour tous ceux qui ne se contentent pas d'être ce qu'on leur dit d'être.