nathalie epron

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Ariane et Bérénice

L'Eclat, 2003.

Quatrième de couverture :

    Si cette histoire m'avait été contée, j'en aurais pris un plaisir extrême, aussi grand que celui que j'avais lorsque mes mères ensemble ou à tour de rôle, inclinaient doucement leurs têtes et leurs lèvres pour me narrer des fictions qui chassaient l'ennui et la peur de la nuit. Les moindres choses qu'elles me racontaient devenaient considérables et il n'était point besoin de sang et d'actions compliquées pour que mon attention soit toute tournée vers ce qu'elles me disaient. Elles n'avaient pour seule gloire que de me plaire. Pour jamais à mes oreilles, je garde la musique de leurs mots. Cette ronde est pour elles et pour tous ceux et celles qui savent les sourires, les soupirs et que ce qu'on embrasse, plus violemment nous blesse.

Extrait choisi :

     Ariane n'aimait rien de plus qu'incliner son front lisse sur des histoires anciennes dans sa chambre à Vincennes. Parfois, elle relevait les yeux sur la cime des chênes qui cognait à sa fenêtre du cinquième étage pour laisser la rêverie s'installer au milieu de ses pages. Et sur son visage sage passait une expression ardente comme enflammée par des lettres de feu. Elle nouait des liaisons enfiévrées avec les siècles passés, elle ouvrait grandes les portes de château-fort, de manoirs, de grandes demeures bourgeoises puis pénétrait discrète dans des pièces habitées par des êtres ordinaires qu'une tourmente romanesque transformait en héros. S'insinuant dans des passages secrets, dans des caves voûtées, sous l'arche humide des feuilles de la forêt de Merlin, elle se laissait saisir par des mots oubliés, par des tournures d'esprit et de phrases surannées dont l'élégance longtemps habillait ses songes à la manière d'une robe de bal une jeune fille en peau d'âne. Ariane poursuivait les narines frémissantes des sentiments au parfum désuet et en aventurière aguerri l'âme humaine en émoi. Elle s'était éprise de Madame Arnoux avec un coeur languissant de jeune homme oisif, d'Odette de Crécy avec un coeur lassé de désirs virils et désabusés, elle était en amour tout le temps de tous les personnages qui défilaient ardents sous ses yeux de vingt ans. Elle s'enticha aussi d'une jeune religieuse qui écrivait des lettres belles à son amour ingrat, d'un adolescent mollissant sous la caresse savante d'une main mature et d'un faible garçon qui aimait trop sa mère et cherchait chez son père des limites à sa dérive. Elle connut la passion dans les bras d'un marin croisé à Gibraltar, les délires insensés d'une femme ravie par l'abandon, les désarrois d'un colonel revenant revenu chez les siens oublieux, l'impuissance d'un Armance à honorer sa femme, des dauphins si malins qu'ils savent parler aux hommes, un esprit résistant à la moutonnerie du nombre et encore ce joli mot inscrit au fronton des mairies, cette liberté, liberté chérie qu'on jetait maintenant dans des fossés pleins d'ortie.

    



Article ajouté le 2006-11-14 , consulté 6021 fois

Commentaires


Martial le 12/08/2009 à 14:03:10
A lire les soirs de tempête pour apaiser les corps secoués !
titybo site : http://www.yagoa.fr/megacash | le 05/06/2009 à 11:41:13
Vous présentez un très bon blog, je l'ajouterai dans mes liens favoris!!

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www.yagoa.fr/unpetitmonde/


Merci, à bientôt
Mérédith le 31/07/2008 à 11:02:40
Une belle balade à travers la littérature.
Th. L. le 19/12/2007 à 17:02:30
En ces temps où la méchanceté et la bêtise virent à la manie la plus funeste, il est précieux de lire un tel récit, si bien écrit, si inspiré, avec des personnages ô combien attachants, qui dit combien nous ne sommes fondés que du lien à nos semblables.
Marie le 11/09/2007 à 16:59:11
Très, très belle histoire. Merci.
Tony le 15/07/2007 à 01:58:45
Une sensibilité à fleur de peau avec des mots pour le dire
Thierry le 26/05/2007 à 11:49:00
Quelle poésie de l'humain !
Alice le 11/01/2007 à 11:02:11
Un bouquin à lire de bout en bout à voix haute tellement c'est beau à l'oreille.
Mic le 14/11/2006 à 18:08:21
Cet extrait est bien choisit. Il donne une très bonne idée de l'ambiance principale de ton ouvrage, cette sensation de ronde donnée par la musique des mots qui nous embarque pour un voyage un peu féérique, tout en nous donnant la sensation d'être enveloppée de douceur.

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