L'idéologie de la douleur

Femme en pleurs, Picasso
Le préjugé de la passivité des femmes, lié à leur supposée impossibilité à maîtriser leur corps et ses émotions, continue de se perpétuer aujourd'hui par l'effet pervers de représentations où chacun assume parfaitement son rôle. Notre environnement médiatique nous abreuve d'images opérant comme un miroir du conformisme ambiant. Ce constat convenu devient intéressant, quand on se penche particulièrement sur les manifestations de la douleur que la caméra nous retransmet à l'occasion de tel ou tel événement dramatique, en se focalisant bien entendu sur la plus expressive : celle des femmes. Celle des hommes est le plus souvent invisible ou du moins contenue, elle est silencieuse ou pudiquement formulée. Deux raisons à ce mutisme : la plus explicite liée à l'éducation du garçon qu'on dresse à refouler ses émotions, ses tristesses, ses peurs. "Tu seras un homme mon fils" fournit depuis des siècles des bataillons de handicapés du sentiment et de la parole, abonnés à toutes les névroses du non-dit.
La deuxième, c'est que cette occultation verbale et visuelle de la souffrance masculine met en oeuvre aussi une façon d'être dans le monde où l'action s'oppose fondamentalement à la réaction. Puisque l'homme (nous sommes bien là dans une détermination généralisante) est celui qui agit, il ne peut être celui qui pleure ce qu'il fait. En revanche, la femme déplore ce contre quoi elle ne peut rien. Dans la résignation d'un ordre universel sur lequel elle n'a pas de prise, elle souffre et sa souffrance marque son assentiment à la logique qu'on lui impose. Plus son désespoir sera parlant, plus sa soumission sera criante, c'est à dire son impuissance à ne pas pouvoir changer le cours des choses.
La deuxième, c'est que cette occultation verbale et visuelle de la souffrance masculine met en oeuvre aussi une façon d'être dans le monde où l'action s'oppose fondamentalement à la réaction. Puisque l'homme (nous sommes bien là dans une détermination généralisante) est celui qui agit, il ne peut être celui qui pleure ce qu'il fait. En revanche, la femme déplore ce contre quoi elle ne peut rien. Dans la résignation d'un ordre universel sur lequel elle n'a pas de prise, elle souffre et sa souffrance marque son assentiment à la logique qu'on lui impose. Plus son désespoir sera parlant, plus sa soumission sera criante, c'est à dire son impuissance à ne pas pouvoir changer le cours des choses.

Pleureuse la Douleur (Haut Relief XVIIIe s)
A l'image, les larmes féminines ne sont pas révolte, elles marquent l'acceptation de la perte dans les convulsions photogéniques d'un corps soulevé par ses soubresauts organiques. Ramenée à sa dimension charnelle que redouble l'usage d'un langage inarticulé (les larmes et les cris), la douleur surexposée des unes permet aux medias d'imposer une vision du monde où la raison et la maîtrise se conjuguent au masculin tandis que la folie émotive qui assiège le corps des femmes continue de les désigner comme irrationnelles et incontrôlables. Plus précisément, si la femme "folle de douleur" est si prisée par les medias c'est qu'elle renvoie à la folie originaire des femmes,à l'indicible et à l'innommable du féminin qui fait sens du côté de la différence sexuelle.
Duras a parfaitement su intégrer cette "parole sauvage" des femmes. Ses personnages féminins crient, comme Lol V. Stein qui crie "sans discontinuer" quand son fiancé s'en va avec une autre femme, mais c'est pour déployer dans le récit non des points de repère rassurants, mais au contraire des indications pour se perdre, pour abandonner au discours trop bien articulé, structuré, ses mensonges romanesques sur l'imaginaire conflictuel entre les deux sexes. Ainsi Duras fait dire à son personnage : "Je n'ai plus aimé mon fiancé dès que la femme est entrée". On est bien loin de la figure traditionnelle de la femme délaissée pour entrer dans l'étrangeté d'une absence qui est celle du personnage à lui-même et non de l'inscription dans la banale disparition de l'autre.
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La Pietà de Michel-Ange
Or, si la fiction peut être une exploration de la terra incognita, la télévision, elle, ne s'inscrit que dans l'adhésion du plus grand nombre à la familiarité de ses codes, tout comme l'iconographie classique cherchait à conforter le dualisme des genres en exposant inlassablement la figure de la mater dolorosa. L'exhibition de la souffrance des femmes ne vaut surtout que lorsqu'elles sont dans la déploration de la perte du fils. Comment ne pas penser à la Pietà de Michel-Ange, où marie tient entre ses bras le Christ mort et dont le visage calme et muet semble à la fois déserté par la violence de sa souffrance et résigné à cette mort si douce qui ressemble, à s'y méprendre, à l'abandon dans l'étreinte amoureuse. On peut aussi penser à l'épouse ou à la soeur douloureuse (Marthe pleurant Lazare), mais cette imagerie est plus anecdotique.
A cet égard, il est important de noter que la relation mère-fille est restée largement invisibilisée dans notre histoire collective, occultation à laquelle remédiera la parole libérée des écrivaines. Ainsi, la Genèse n'évoque que l'enfantement des garçons : "Je multiplierai les peines de tes grossesses ; tu enfanteras des fils dans la douleur" (3.16). Et dans les églises, les cathédrales, des milliers de nativité exposent inlassablement une mère enserrant un angelot dodu et couillu. Les bébés filles dans l'histoire de l'art n'existent pas. Aucune pietà ne montre une femme éplorée après la mort de sa fille... Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour qu'advienne l'image de petite fille en tant que personnage pictural à part entière, notamment avec l'émergence de femmes peintres comme Mary Cassatt ou Berthe Morisot.

Le bain de l'enfant, Mary Cassatt
Ainsi saisit-on précisément comment la tradition inscrit les femmes dans l'espace public. Elles n'y figurent jamais en tant que telles, en tant qu'individue autonome qui ne réfère qu'à elle-même ou au groupe sexué auquel elle appartient. Elles n'apparaissent que dans leur proximité affective avec l'homme. C'est ce qui les définit ontologiquement. Voilà pourquoi les médias, plus tentés par la prescription que par le décryptage du réel, se plaisent à montrer des femmes réactives, empêtrées dans leur immanence charnelle et affective (Beauvoir avait pointé avec répulsion le corps expansif des femmes enceintes, Aristote avait développé l'idée que la femme ne serait que matière, proliférant de manière anarchique et monstrueuse "si cette matière n'était dominée et maîtrisée par la force du pneuma de la semence masculine"). En d'autres termes, on leur accorde de l'intérêt uniquement quand elles se conforment au registre purement sentimental, toutes entières attachées à la sensation primaire. Elles sont exhibées dans les actions personnelles qu'elles livrent au nom de leurs émotions, rarement dans des purs combats idéologiques où, le cas échéant, elles seront caricaturées.
L'histoire récente regorge d'exemples qui manifestent la continuité de cette prise en charge de la douleur supportée par les femmes (Beslan, la Palestine...). La vérité médiatique ne connaît pas d'exception : les femmes sécrètent du réel en le souffrant, et en le souffrant tel qu'il est.
Dire du faux en montrant du vrai, telle est la toute puissance de l'outil télévisuel. A partir d'images véritables, celui-ci reconfigure le réel. Plus précisément, il compose habilement un spectacle à partir de fragments de réalité montés de façon racoleuse, avec effets de loupe, commentaires appuyés et passages en boucle. Procédant de la sorte, il fait croire aux spectateurs/spectatrices qu'ils regardent "la vérité" alors que ce n'est qu'une interprétation dramatisée et ingénument ensorcelante où chacun reconnaît la vraisemblance du monde là où il n'y a que conditionnement. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas forcément d'une volonté délibérée de la part des faiseurs de "mentir-vrai" pour reprendre l'expression d'Aragon, encore qu'un certain nombre d'entre eux s'accommodent parfaitement de la tromperie comme profit, mais tout autant soumis que les autres à l'aveuglement ou à l'absence d'esprit critique, ils ne peuvent livrer qu'un regard borgne sur les faits. Soupir désabusé : quand donc serons-nous enfin capables de lire, à travers les codes audiovisuels, les normes genrées qu'on nous impose et que nous avons intériorisées ?
Finalement, le monde a besoin de la douleur des femmes pour imposer sa logique de répartition des rôles et cimenter la cohérence de la division sexuelle : hommes campés dans des postures viriles et femmes en larmes déversant le flot de leurs sanglots sur ce monde si inhumain dont elles ont accouché. Elle permet d'accréditer l'idée d'une "nature" compatissante des femmes et ainsi de les assigner socialement à tout ce qui est de l'ordre de l'accompagnement gratuit : soin, soutien et assistance aux enfants, aux personnes âgées, aux malades... L'ensemble du corps social érige ainsi artificiellement en qualités "naturelles", ce qui n'est que l'effet, selon l'expression de Françoise Héritier, d'un "prodigieux dressage mental et physique" qui existe et se pratique depuis des millénaires.

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