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Petit Intermède sur Simone de Beauvoir
La transmission Beauvoir Entre lucidité et élucidation...

Couverture du numéro des Temps Modernes de Janvier-Mars 2008
A l'occasion de l'inauguration des locaux refaits du CIDF de l'Isère le 23 juin et à l'occasion du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir le 27 juin à l'AGIF de Reims. En substance, voilà ce que j'ai plus ou moins bien dit ou ce que je dirai :
Baptiser la salle centrale de ce lieu dédié aux droits des femmes, salle Simone de Beauvoir, peut paraître convenu, attendu sauf que l'on honorera jamais assez cette femme qui, par la prouesse de sa pensée, par le prodige d'un seul livre, a changé la face du monde. Comme l'a fait remarquer Benoîte Groult, il s'est écrit peu de bibles dans l'histoire de l'humanité. Un très petit nombre de livres en effet répondent à la définition du dictionnaire selon laquelle Bible signifie LE livre par excellence, la révélation, le message. Or le Deuxième Sexe en est un. Il est LE livre des livres sur les rapports de domination hommes / femmes, le texte fondateur discuté, discutable dont en tout lieu, depuis soixante ans bientôt, on ne peut faire l'économie. Si la force d'une philosophie se mesure à sa capacité à faire bouger les choses et à modifier la réalité humaine, alors Beauvoir, est l'une sinon la plus grande philosophe de tous les temps. Car il n'est pas douteux que le Deuxième Sexe, en contribuant à changer la condition de la moitié de l'humanité, aura davantage transformé le monde et les mentalités que n'importe quel autre ouvrage philosophique. En mobilisant tous les savoirs de l'époque et en les questionnant, de l'histoire à la sociologie, de la biologie à l'anthropologie, de la philosophie à la psychanalyse, elle a non seulement ouvert mille voies de recherche que l'on continue d'explorer six décennies après mais elle a fait s'écrouler tous les grands mythes fondateurs de l'oppression. En démantelant notamment l'infériorité intellectuelle, la passivité sexuelle et l'instinct maternel auquel était tout entièrement attaché l'Eternel féminin qui n'en finit pas de s'éterniser, elle a offert à chaque femme qui s'est colletée à cette éruption volcanique du sens questionné, la possibilité de vivre comme sujet. Vilipendé à sa sortie par une cohorte de penseurs dépassés, il a immédiatement franchi les frontières pour progressivement être hissé, dans les pays anglo-saxons, au rang de texte majeur du Xxe S. Il n' y a qu'en France, pays de tradition férocement anti-féministe qui a toujours sous-estimé l'apport des femmes qui se sont battues pour leurs droits et où on fait comme si la situation des femmes avait progressé toute seule comme par magie; il n'y a qu'en France donc, qui ne se lasse pas d'être le musée de la différence sexuelle pour reprendre une expression de Marie-Hélène Bourcier que je trouve parfaitement ajustée à notre vieille patrie, que Simone est morte et bien morte. Le Deuxième sexe, qui n'est pourtant pas second, est considéré au mieux comme un texte mineur, au pire comme marginal n'appartenant pas à l'histoire de la philosophie mais à celle du féminisme, aussi n'apparaît-il jamais dans les programmes universitaires ou dans celui des grandes écoles.
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On aurait pu, bien sûr, choisir d'autres noms emblématiques comme celui d'Olympe
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de Gouges, décapitée parce qu'une femme de tête est inconcevable au moment
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où l'histoire française consacre l'universel au masculin. On aurait pu choisir celui de Virginia Woolf, écrivaine majeure de la littérature mondiale qui a le mieux écrit sur la solitude nécessaire à l'autonomie de l'individu femme toujours enserrée dans les mailles du filet du don de soi jusqu'à l'oubli d'exister. On aurait pu aussi, et pourquoi pas, baptiser cette salle du nom des Folles de la Salpêtrière (Lieu d'internement depuis Louis XIV, où la société se débarrassait de vieilles et de jeunes femmes, de petites filles dont elle ne savait que faire. Entassées parfois jusqu'à 8000, les détenues étaient abandonnées à la crasse, à la faim, aux maladies, au sadisme de leur encadrement religieux et médical) pour rendre hommage à toutes les femmes qu'encore aujourd'hui dans le monde on fait taire, qu'on tue à petits feux, à toutes ces femmes sacrifiées sur l'autel de la sauvagerie la plus banale, à toutes ces femmes dont la vue s'écorche sur des yeux grillagés, à toutes ces femmes ensevelies vivantes qui fripent en nous la conscience d'être humain.
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Mais nous avons choisi celui de l'instigatrice de la révolution la moins ratée du Xxe siècle, la seule aussi, ce qui n'est pas rien, qui ne compte aucun cadavre dans son sillage. Nous l'avons choisie pour une seule et bonne raison, pour la plus belle des raisons. le Deuxième sexe a déclenché un fabuleux tsunami de liberté dans le monde entier. Une contagion de libertés dans tous les domaines. Quel autre livre a suscité à travers le monde une pareille prise de conscience collective et incarné les aspiration réprimées ou inconscientes d'une si large partie de l'humanité. Même quand elles n'a pas été lue, l'oeuvre de Simone de Beauvoir a pénétré les mentalités et inspire encore une bonne part de ce que disent, font ou pensent les femmes et les hommes d'aujourd'hui. Ce qu'elle a dit est dit et l'on ne peut plus faire en sorte que ça n'ait pas été dit, comme l'affirme Philippe Val dans le plus beau texte du numéro de la revue des temps Modernes qui lui est consacré. Certes, nous vivons encore sur les ruines de l'ancien monde dont, doit-on l'avouer, nous aimerions hâter la fin mais ce que Simone de Beauvoir a brandi à la face du monde, l'a définitivement ébranlé. Elle a ouvert la porte de la cage à des millions d'êtres humains et a rompu, en une langue directe et précise, le prodigieux dressage mental et physique auquel nous étions soumis depuis des millénaires. Et surtout, surtout, elle a été la première non à quémander des lambeaux d'égalité mais à exiger toute l'égalité une et indivisible.
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Bon, on le sait la postérité est capricieuse et on découvre aujourd'hui… quoi ! il y avait une femme derrière l'écrivaine, un corps derrière une tête, une amoureuse derrière la philosophe mais à l'occasion du centenaire de sa naissance, on voit à quel point il serait indigne de la reléguer au rang des monuments devant lesquels on s'incline mais qu'on ne visite plus. Il faut la lire, la relire, encourager les plus jeunes à s'immerger dans sa prose car alors, c'est à proprement parler faire l'expérience de la lecture comme expression d'une humanité combative et partager une écriture qui s'empare du monde pour faire chanceler un à un ses vieux remparts. De la philosophe du Deuxième Sexe à la sociologue du courageux essai sur la Vieillesse, de l'insatiable mémorialiste à l'incroyable épistolière s'est jouée une des plus belles aventures de l'être humain : l'affirmation d'une pensée et d'une personnalité. L'une et l'autre ont contribué à faire entrer les femmes dans leur histoire et par là même dans l'Histoire tout court.
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Autre chose plus personnelle, en ce printemps 86, j'étais à Paris, j'avais 20 ans. Je me souviens de ces flots de femmes déferlant sur le boulevard Montparnasse, les visages saisis par la stupeur de la disparition. J'avais moi aussi le cœur serré, les yeux embués mais je n'avais pas encore lu le Deuxième Sexe (croyant avec l'arrogance qui sied si bien à cet âge en connaître le contenu) et je ne mesurai pas encore la perte immense qu'elle représentait d'un point de vue collectif, mais ce que je mesurai bien plus profondément c'était ce lien intime, puissant qu'elle avait réussi à créer avec l'adolescente qui avait dévoré les Mémoires d'une jeune fille rangée et les autres volumes de son énorme massif autobiographique ( Danielle Sallenave) où j'avais été littéralement happée par son appétit de connaissance, son désir de vivre; happée par cette façon de laisser entrer le monde en elle et d'entrer en lui, embrasée entièrement par ce vertige d'attraper tous les désirs de tous les mondes possibles. Il y a des lectures qui vous modifient, qui vous changent la vie : l'autobiographie de Simone de Beauvoir en fait partie. La lire, la faire lire, c'est contribuer à vouloir changer l'ordre du monde plutôt que ses désirs. La fréquenter de façon assidue, surtout au beau moment de l'apprentissage, c'est prendre goût à l'engagement actif - du corps et de la tête - dans le monde et non plus seulement être dans une contemplation de ses errements comme nous l'imposent tant de pages imprimées. Faire lire Simone de Beauvoir, c'est donner les moyens à une génération entière de passer du statut qu'on aimerait frondeur d'adolescente intrépide à celui irremplaçable de femme insoumise et c'est pourquoi aujourd'hui, à l'heure des fronts baissés, des discours lénifiants et rétrogrades, du maternalisme triomphant, du retour de bâton, sa lecture indocile du monde nous est plus que jamais nécessaire.
Article ajouté le 2008-06-24 , consulté 859 foisCommentaires
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