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    Le petit théâtre de Cage Marais (28)

    A Laporte, beaucoup se foutent de moi, ils m'appellent l'ange gardien. Ils me sentent moins disponible, plus vulnérable, alors ils en profitent. Pas tous. Il y en a qui trouve ça beau une femme qui aime un condamné... ils veulent que je leur raconte l'histoire alors, j'installe quatre ou cinq chaises près de la fontaine... j'attends les questions et je deviens l'héroïne d'un conte de fées. Ils ne se lassent pas, ils en redemandent. Ils sont émerveillés autant que moi ; autant que moi je peux l'être, ils le sont. Parfois, un petit malin s'introduit dans notre cercle et me demande si j'ai pas peur de me faire zigouiller, qu'un assassin reste toujours un assassin... Et là, y'en a toujours un pour me défendre. Je me rappelle d'un jeune gars en survêtement bleu qui avait l'air de somnoler sur sa chaise et qui a dit très sûr de lui, lui toujours si hésitant, lui toujours si bégayant, il a dit qu'il existait deux sortes de meurtriers : ceux qui tuent en sachant pourquoi et les autres qui ont l'esprit de meurtre comme on a l'esprit de l'ordre... L'assassin tuerait comme on range par horreur du désordre. Je ris du tueur comme grand ordonnateur. Elle aussi elle rit, et je vois presque ses rides scintiller sur son large visage toujours franc, toujours gai. Elle me dit : viens, viens à Laporte des fous. Tu sais qu'on sait là que c'est la société qui est folle ! Je bafouille une réponse inintelligible, soudainement effrayée par ces oublieux de la raison, engloutis dans leurs émotions. Je les vois tous autour de Marie l'Ange, le plus grand arbre du parc, qui ombrage un peu l'insensé de ses chimères. Je précipite la fin de l'appel, prétextant un client aviné impatient d'attraper le téléphone. Je retourne m'accouder au comptoir pour boire encore un cognac et un autre. L'alcool aidant, j'entame des conversations pour un regard arrêté, un sourire esquissé. On me parle, je réponds sans effort. Grisée par cette aisance, j'offre des verres. D'autres mettent leurs tournées. Je bois. Je fume. La vie est facile. Je passe un bon moment. Un grand noir vient se coller à moi et me demande si c'est pas trop masculin ici pour moi. Je lui demande si c'est pas trop blanc ici pour lui. Un autre encore jeune, portant invisibles mais présentes les traces de la maladie, trinque à la mort qui nous attend tous. Il dit que lui va la surprendre, que cette garce n'aura sa carcasse que parce qu'il l'aura décidé. Puis il se tait, assailli par une détresse trop profonde pour se payer de mots. Il devient un vieillard vidé de ses mille vies, avec un peu de mystère aux rides du front. Une bourrade fraternelle le réintroduit dans l'instant tandis que je ressens des bouts de tendresse pour cet homme, une banale compassion pour sa souffrance. Il ne me rend pas plus voyante mais plus résignée à n'être que vivante. J'accepte la somnolence entre deux moments de réalité qui, chez moi, sont comme les rêves que je ne fais pas. Le rire de quatre ouvriers couvre une obscénité quelconque dont je suis vraisemblablement la cible. Je lève vaguement les yeux vers eux. C'est un tableau abstrait avec quelques dents qui luisent dans le brouhaha. Je me tourne vers le bar et son alignement de bouteilles colorées : je suis autre dans la manière d'être moi. Ils me dotent d'un sexe qu'ils n'ont pas, je les prends pour leur métier. Nous sommes à égalité. Nous naviguons à vue. Comme je crois naviguer à vue en te pensant Toi, à qui tu ressembles tant.



    Article ajouté le 2008-03-07 , consulté 2096 fois

    Commentaires


    Justine le 13/03/2008 à 08:55:49
    Depuis que vous avez installé la version imprimable, c'est du bonheur...

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