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    Le petit théâtre de Cage Marais (26)

    Il parle d'une cantatrice corpulente aux exigences extravagantes qui l'a fait travailler jour et nuit pendant un mois pour, finalement, choisir une autre tenue le soir de la première. Je me revois petite soeur docile au grand frère fantasque griffant le tissu de son imaginaire habillé pour l'hiver de films hollywoodiens vus et revus au cinéma Bonne-Garde où il laisse tout son argent de poche et le mien. Il parle de loyer, de factures, de la vie dure aux passionnés, de l'âpre fin de mois le ventre creux. Il parle de l'amant follement aimé, mort prématurément d'une maladie mystérieuse, qui ne lui a légué que son gros chat caractériel et possessif. je me revois cherchant constamment son regard pour une approbation, son avis pour une décision, son consentement à mes désirs muets. Il parle de Laporte, où il revient régulièrement agrémenter les fous de saynètes bien payées. Je le revois à seize ans, bâtissant des chemins vers l'extérieur, les premières cloisons avec la famille. Il dit Georges et Georgette vieillissent tranquillement, sans souci d'enfants sans souci de petits enfants. Il parle de Marie l'Ange... son nom comme un appel, c'est elle que je veux entendre. Je le laisse à son soliloque, à son ça va convenu. Je laisse mon frère à la gamine de cinq ans aux yeux levés, hissée sur la pointe des pieds pour le rejoindre lui si grand, sans qu'il ait trop à se baisser, à s'abaisser vers l'enfance terrible à porter pour les aînés qui ne connaissent que la hâte de s'en délivrer, à la différence des adultes qui n'ont de cesse d'y retourner pour retrouver ce qu'ils n'ont peut-être jamais eu, toutes ces choses perdues dont ils ont l'étrange nostalgie. La poupée est cassée, je ne l'intéresse plus. Cage Marais, je t'embrasse. Je t'embrasse aussi mon frère. Je raccroche le lourd combiné sale sur son socle noir, les morceaux de ma mémoire au porte-manteau et d'un ton plein d'assurance, j'avise le serveur pour qu'il me serve un cognac, non tant pour son goût que pour sa couleur caramel si belle quand je suis petite dans le café de ma grand-mère et que je lorgne les fonds de verre pour lire dans les pensées des grands qui, souvent, n'en laissent pas une goutte ou alors, au troisième verre, quand ils commencent à chanter leur avenir incertain au coeur d'un dimanche serein. Je bois à petites gorgées ce breuvage d'un autre âge et j'appelle Marie l'Ange à Laporte. C'est sa pause déjeuner. Elle a tout son temps pour sa petite Cage. Elle m'assaille de questions, s'enquiert de ma santé, de mes cheveux, de mon état d'esprit, de mes ambulations géographiques, de mes lectures, de mes heures d'usure à attendre la vraie vie. Elle s'intéresse tellement vraiment que je ne peux rien lui cacher jusqu'au moment où j'étouffe l'enfant sous des mots hésitants et confus. Elle sent le renoncement à l'aveu, l'immense fatigue, glisse sur mon embarras et détourne la conversation sur son amour en cage.



    Article ajouté le 2008-02-19 , consulté 2216 fois

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