nathalie epronArticles
PhotosForumNewsletterLe petit théâtre de Cage Marais (24)Je me garde un moment de bifurcation possible quand sera envisageable la remise en liberté. Je vois le bois couleur de miel, j'entends le bruit patient de mon ciseau à bois, je sens mes doigts souples et calmes au contact de la matière vivante et résistante. Je foule au pied la folie de mes pas dans la sciure. Tout commence et recommence à partir de rien. Je ne suis jamais l'affligée qui prend rendez-vous avec ce qu'elle a perdu. Je ne suis traquée par aucun remords ni regret, sans trace aucune. Je continue mes passes dans la chambre 26, mes heures patientes au bois forcené, mes concerts du soir sous la voûte céleste. Je continue d'être fascinée par la ride mobile, par cette vie qui vite passe, déjà un an ou peut-être plus à être en Aix en exil. Une année ronde sonne toujours le glas de quelque chose. Sartre s'en va et le têtu Tito. Je me sens moi aussi sur le départ. Je rêve d'onde. La voix aigrelette de la radio, dès six heures du matin, dans l'atelier, qui annonce :"Vent de nord-ouest, 3 à 4 beaufort, mer belle à peu agitée" me soulève d'émotion. Je rêve d'eaux profondes et de souffle marin dans les cheveux des hommes. Aix en terre me pousse à rêver d'eau d'océan de vagues mourant à mes pieds quand le soleil se couche à demi sur l'horizon et qu'il va bientôt falloir tout faire pour se réchauffer. Je n'en parle pas aux terriens qui m'entourent, un peu avec la poissonnière qui soupire sa Bretagne natale avec des nuages noirs dans les yeux, des gestes rageurs à décapiter rascasses, loups, pageots le visage parsemé d'éclaboussures d'écaille. Un soir, je vois arriver mon amant menstruel qui, comme il avait décidé de m'aimer, décide de ne plus m'aimer, la boussole affolée. Je ressens un frisson ovarien avant d'enfermer mon sexe dans une boîte pour longtemps. Peut-être en gardera t-il une plaie. Il ne vient plus dans l'atelier du luthier qui s'en étonne. Il cherche à savoir. Il y a quelque chose que j'ai fait, que je n'aurais pas dû, et tout l'espace craque de reproches silencieux. J'entends sa plainte dans un décor ancien. Qui sait ce qui se passe derrière son front soucieux ? Il me parle des femmes qui ne savent pas ce qu'elles veulent, des femmes comme des flammes qui veulent et qui ne veulent plus, l'enfer. Des femmes coupables du délit de désir qui entraînent dans leur lit la légèreté des hommes tout d'un coup alourdis par une chair trop aimable. J'entends le vieux refrain, le regain de mépris, la sournoise et facile chanson des vieux meurtris qui voguent sur l'amer pour panser la blessure de celles qui sont parties sans espoir de retour. L'horizon devient tout d'un coup plus lisible. Les rayons du soleil interfèrent avec les ombres du départ sur le visage du vieil homme qui ne me retient pas.Article ajouté le 2008-02-11 , consulté 2223 fois CommentairesLibertad le 18/05/2008 à 17:42:31Une vie de ruptures, est-ce le prix à payer pour la liberté ? LiensVoir les articles de la catégorie " roman inédit en ligne "Afficher une version imprimable de cet article Retour aux articles |