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    Le petit théâtre de Cage Marais (21)

    Aux jours où jugent les juges succèdent des mois sereins en Aix. J'aide un vieux luthier un peu sourd, rencontré au musée d'art masculin. Je deviens son oreille fine, sa petite main. Il les a usées, me glisse t-il très vite, aux caresses de corps fiévreux, aux écoutes de coeur battant sous des poitrines amoureuses. Je n'aime pas ces phantasmes de vieillard lyrique mais je fais comme ci, comme ça il me transmet ses secrets de fabrication. Il m'apprend à reconnaître les bois dont dépend la sonorité de l'instrument. Il est patient et, lentement, recommençant heure après heure ses démonstrations, il me montre, me monte et me démonte les quatre-vingt dix pièces d'un violon. Je m'attache aux pièces détachées, aussi précieuses les unes que les autres répète t-il à l'envi. Il m'en fait fabriquer quelques unes et c'est avec bonheur et sans peur, que je me remets sur pied à manier la varlope à deux mains, le canif, le ciseau à bois, la lime et la scie électrique. L'épicéa craque déjà presque musicalement sous la maîtrise de mes gestes précis. L'érable est plus rétif, plus enfant gâté et fait grincer discordant le carrelet qui le taille, le riflard qui le râpe. Je m'obstine au bois indocile et têtu. J'écorche l'érable qui me le rend bien. J'ai les doigts fendus, pleins de petites entailles plus ou moins profondes où viennent se loger, s'installer les éclats de son insoumission. Entre l'érable et moi, le combat se poursuit et les échardes pénètrent de leur petite tête pointue le coeur de la chair, la cible consentante. Je plais au vieux luthier qui, tous les soirs, cravaté, vestonné au serré comme pour une cérémonie de prix, joue des morceaux de violon et des airs ailés de violoncelle. J'élis domicile chez Brahms, Schubert, Liszt. Je deviens toute entière corde vibrante, archet frissonnant. Je vais là où tous les sons vont. Dupe éblouie, j'entre en extase puis, en tremblement. L'instrumentiste me met en garde contre l'enchantement, la tentation de la seule sensation. Il me parle de musique abusive, de pourvoyeuse de vague à l'âme avec des mots de dépit amoureux. La musique n'est pas de notre monde, clame t-il,  elle ne suscite que de petites pensées crépusculaires, des doumka. Et il est facile, ajoute t-il perfide, de se laisser avoir par ces douces et courtes mélancolies décousues. Je hoche la tête en signe d'assentiment bien que je ne comprenne rien à ce qu'il professe avec amertume. Et l'instant d'après, il contrarie ses confidences en faisant éclater ses secrets en plaisanterie. Sa musique pouffe et ricane et finit par s'affaler dans un scherzo moqueur. La sonorité fait la belle et je me fais la belle avec elle. J'échappe au temps, à l'instant. J'écoute le visage du vieil homme, visage osseux, grimaçant, adouci au vol de l'archet, endurci au pincement des cordes, mobile comme un coureur essoufflé auquel je mêlerais bien mon souffle.

    Article ajouté le 2008-01-25 , consulté 2494 fois

    Commentaires


    Aurélia le 04/02/2008 à 08:58:11
    Enfin !
    mic le 25/01/2008 à 19:18:43
    Quel plaisir de repartir sur ces chemins où tu nous mènes !

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