nathalie epronArticles
PhotosForumNewsletterAngkor/CambodgeDe loin, comme des montagnes de pierre brune avec des rougeurs de cuivre dans le soleil couchant. Au bas de ces formidables masses de grès sculptées, un petit frisson des origines me dresse l'échine. Je suis, bien entendu, impressionnée par cette monumentale architecture,
par endroits presque ensevelie par une nature qui s'en est faite la deuxième créatrice.
Des escaliers à ciel ouvert recouverts de mousse étouffent les pas qui grimpent vers nulle part. Des arbres immenses
se penchent narquoisement sur celle qui gravit ces marches casse-gueules pour le plaisir un peu béat de fouler au pied dix siècles d'histoire et quelques années de phantasmes voyageurs. D'en haut, les tours hérissées se dessinent dans une violente netteté. Elles découpent, comme le théâtre d'ombres d'hier, des silhouettes de légende, raconteuses d'histoires telle celle de ce roi tué accidentellement par son jardinier aux concombres doux. Je ne sais si Baudelaire avait eu connaissance d'Anghor quand il écrivit : "la nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles, l'homme y passe à travers des forêts de symboles qui l'observent avec des regards familiers..."
mais je trouve ces vers usés précisément ajustés et revivifiés à la sensation qui m'étreint ici. Sensation accrue par la liberté dont on dispose pour jouir du désordre des lieux : on peut s'y perdre, y revenir, s'y désorienter à nouveau et se laisser surprendre au détour d'une colline par des masques de pierre aux paupières mi-closes, avec ce presque même imperceptible sourire que la Joconde se moquant, du haut de son immortalité, de notre misérable condition de mortel.
Le site est si vaste, si méandreux que rien ne vient atténuer l'impression de sérénité qui y règne. Cette alliance entre le minéral et le végétal, épousée parfois par l'élément liquide est saisissant quand on la voit pour la première fois mais, l'imagination est davantage frappée par les temples conservés dans leur jus, pas ou peu restaurés, qui la contraignent à s'éloigner des guides et des paroles trop balisées. Je tente alors d'échapper à ma grille de lecture occidentale, cartésienne à n'en plus pouvoir, et à oublier le peu que je viens d'apprendre de la culture kmer médiévale. En vagabondant ainsi entre les blocs de pierre herbus, les pyramides écroulées, les édifices ouvrant au tout venant leur ventre de millénaire plein de statues sans tête, d'apsaras trouées par des balles perdues,
de fausses fenêtres à colonnade qui, désormais, pour certaines d'entre elles, laissent percer le jour, j'échaffaude tout un tas d'histoires autour de bâtisseurs rivaux à la gloire impérissable et d'explorateurs ébahis par leur incroyable découverte. Seul le glissement furtif des serpents dérangés me renvoie à une réalité plus prosaïque et je me concentre alors bien plus petitement sur mes semelles de voyageuse timorée qu'un rien parfois effraie. Frayeur vite oubliée par une surprenante émotion d'automne à la vue d'arbres jaunis et de tapis de feuilles mortes qui accentue l'atmosphère à la Chateaubriand de certaines ruines, effacée à son tour par la vision nauséeuse d'une nature vorace dégueulant ses énormes racines par tous les orifices possibles.
Monstrueux ces fromagers multicentenaires
au tronc sans fin, aux tentacules presque ossifiées qui martyrisent la roche, la bouffent de l'intérieur et tous ces amas de pierres défuntes à leur base signent leur forfait.
A côté, le vasuki ( serpent géant qui sert à baratter la mer de lait) fait pâle figure de prédateur tout comme les monstres verdâtres, gardiens des perrons, qui prêtent à sourire dans leur maladroite laideur.
Il y a de la grandeur et de la bouffonnerie (comme Angkor Wat et sa dégaine de fruits exotiques),
dans cette sauvagerie stylisée que dépasse allègrement en cruauté une nature indocile et souveraine, surpassée elle-même par l'équipée sauvage de pilleurs dont les coups de burin et de marteau ont meurtri à jamais les façades qui flambent juste avant la disparition du soleil. Dans ces contrées sans crépuscule, la nuit tombe en cascade sur les volumes étagés. L'atmosphère se charge de formes et de sons plus inquiétants. L'oreille aux aguets, le pas hésitant, je chemine lentement à travers les silhouettes un peu lugubres. Quelques notes orangées surgissent dans le paysage mangé par l'ombre : des bonzes passent pressés et l'étoffe de leurs robes soulevée par le vent du soir forme comme une traîne qui met longtemps à disparaître. Je précipite ma marche à leur suite et je débouche dans une grande cour pavée tout illuminée de flambeaux qui éclairent trop vivement des visages de pierre tout écorchés par l'usure du temps ou la cupidité des hommes. La monotonie des motifs prend un autre relief dans ce pré carré de dévotion et j'abandonne ma vague lassitude de visiteuse amateur saturée de statuaire grossière, de bas reliefs répétitifs, de labyrinthes sans sens pour me fixer sur ces crânes lisses et tenter, enfin, de décrypter ce qui m'échappe depuis le début du voyage, à savoir, ne pas prendre les bonzes pour des bonshommes comme les autres... conviction corroborée par quelques expériences curieuses avec eux, à laquelle je ne renonce pas en ces vestiges pareils à un grand air d'opéra.
Le matin aux margelles sombres et au toit de lumière donne à voir un autre Angkor, celui que je préfère en femme de l'aube, amoureuse éternelle de la naissance du jour. Sous le ciel limpide, rien n'est de plomb. La lourde architecture bat presque de l'aile dans l'envolée des oiseaux aux premiers bruits humains. D'un pas aérien, je file à travers les bosquets de silence, les esplanades désertes, la pierraille muette en promeneuse déjà familière d'un autrefois auquel je dis adieu.
Article ajouté le 2007-11-26 , consulté 2239 fois CommentairesLaura le 01/01/2008 à 13:48:23Vision mi-figue mi raisin dans cette petite fugue pour promeneur amusé. peu dupé par le monumental Catherine le 19/12/2007 à 18:04:19 J'aime cet échange de regard que vous nous donnez à voir. Encore ! Eric le 13/12/2007 à 12:59:24 Comme ces choses sont bellement dites. Pierre le 10/12/2007 à 16:35:59 Promenade joliment écrite avec de l'humour et un peu de mordant. Laurence Tr. le 28/11/2007 à 09:46:32 Magnifiques chroniques de voyage et celle-ci en particulier. Léti le 26/11/2007 à 10:19:32 J'ai visité ce site il y a longtemps mais j'en garde un souvenir émerveillé, c'était vraiment trop magnifique ! LiensVoir les articles de la catégorie " L'ailleurs "Afficher une version imprimable de cet article Retour aux articles |