nathalie epronArticles
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Plusieurs fois, j'esquisse des postures de départ, chaque fois, elle me retient le front et les lèvres obstinés. Finalement, je demeure très longtemps dans ce petit palais aux allures de sanctuaire dédié à la famille du mandarin Huynh Thuan et beaucoup plus accessoirement à Marguerite dont une phrase lapidaire et naïve résume l'existence : écrivain renommé en France. Mue par je ne sais quelle intention, mon hôtesse me retient encore dans le jardin. Assise sur une balancelle, au rythme de ses molles impulsions, je me laisse aller indolente au mouvement de va-et-vient dans le jour qui s'éteint. Je pense à Duras, profondément. Quelques unes de ses créatures défilent dans ma tête et je crois, à tort ou à raison, saisir dans cet air respiré l'envasement dont elles sont les héroïnes. Au bord d'un Mékong somnolent, dans une chaleur qui ne faiblit que très tardivement, je lis Duras (du moins les passages plus ou moins fidèlement gardés en mémoire) comme je ne l'ai jamais lue et je la vois elle, alternant rire et gravité, propos sérieux et grotesques. Je me dissous dans ses phrases sans conclusion syntaxique, dans ses appels d'air qu'elle laissait s'engouffrer dans la langue pour échapper à la gangue du mot limon. Je marche encore nonchalamment le long du quai Nguyen Hué où je me plais à croire mettre mes pas dans les siens ; hommes, femmes et enfants viennent spontanément à ma rencontre. Dans ce petit coin du vaste delta, peu habitué à croiser des occidentaux, et aussi clichetonnant que cela puisse paraître, le contact est simple et chaleureux. Je m'installe comme eux au bord de l'eau, pour manger ce qu'ils mangent, pour boire comme eux des boissons colorées et sucrées qui se mâchent autant qu'elles s'avalent. Je prends des photos, beaucoup ; ça les fait tellement rire de se voir sur l'écran. Un peu plus loin, des barques allongées attendent patiemment les lueurs de l'aube tandis que le quai élargi accueille davantage d'habitants venus s'y poser après être descendus de leur mobylette qu'ils enfourchent à trois ou quatre. Tout le monde s'installe dans la nuit paisible de Sadec. C'est la première fois au Vietnam, que je ressens une telle plénitude que ne dément pas la promenade du lendemain dans la belle campagne environnante.
La barque glisse doucement sur une eau tranquille qui serpente entre les pépinières de fleurs, les champs d'aréquiers et les rizières noyées. D'innombrables petites îles, parfois reliées entre elles par des passerelles imitant le dos d'une tortue, abritent de minuscules villages qui vivent au rythme des pulsations du fleuve et de ses drôles de marées. La vie, en ce novembre toujours clément, semble facile aux habitants dont les corps, sans exception aucune, minces et musculeux disent pourtant tout le temps l'effort physique à vivre que nous ne connaissons plus :
ils et elles surtout, portent, rament, marchent.
Elles et ils toujours dans la prouesse physique qui nous abattrait en moins d'une matinée, et ces corps écroulés n'importe où, à n'importe quelle heure. Partout, des femmes ployant sous leur charge trottinent dans tous les sens. Il n'est pas rare qu'elles parcourent 40 kilomètres dans la journée pour aller vendre sur les marchés de Sadec le contenu de leur charrette à bras ou de leurs paniers portés sur l'épaule. Si la machine humaine, impossible à ménager, tombe en panne, c est la misère assurée. Du temps qu'il fait aussi dépend la petite ou la grande pauvreté... J'ai souvent remarqué l'oeil hagard, dès midi, des femmes levées trop tôt et qui s'endorment tard parce qu'il faut encore travailler quand elles ont travaillé. Les pieds toujours pris dans la boue, les mains jamais inoccupées et la tête qui n'a pas le temps aux nuages...
Article ajouté le 2007-11-21 , consulté 2008 fois CommentairesAurélia le 29/02/2008 à 01:34:10L'âme en femme au Vietnam... Lionel Gaudin le 16/01/2008 à 18:27:28 J'aime beaucoup votre sensibilité. Emma le 16/01/2008 à 14:39:30 J'aime beaucoup votre façon de raconter les gens, les paysages.Il y a un précieux accent d'authenticité que vous arrivez à préserver tout au long de vos chroniques. Merci. Amélie le 09/01/2008 à 13:28:40 Travailleuses d'Asie et d'ailleurs, unissez vous ! LiensVoir les articles de la catégorie " L'ailleurs "Afficher une version imprimable de cet article Retour aux articles |