nathalie epron

Articles

Photos

Forum

    Newsletter



    Kok Phou/Lao (2)

    Mais leur fébrilité retombe presque aussitôt : pas de gibier aujourd'hui. L'espoir déçu et remis au lendemain se devine à l'expression verrouillée des chasseurs, des jeunes hommes pour la plupart, dont la mine ombrageuse est aussi sombre que la couleur terreuse de leurs loques déchirées. Avec leurs longs fusils à crosse courte, leur dégaine de cow boys pas commodes, leur jeunesse aux traits durs (à la gâchette que j'imagine sensible), ils m'impressionnent un peu... moins cependant qu'une vieille tout à l'heure immobile qui maintenant, se rue sur une poule inconsciente qui folâtre par là. Avec ses pieds, elle lui brise pattes et ailes puis d'une main leste saisit le cou du volatile hébété ; son autre main s'empare d'une lame rouillée et elle les fait se rencontrer en un geste sec et précis. Le sang gicle à petits bouillons et brunit la terre sèche que vient immédiatement lécher un chiot pataud qui y écrase sa truffe écorchée. Tandis que le soleil brûlant achève son oeuvre de cuisson, nous reprenons notre marche à travers un dédale de bicoques plus branlantes les unes que les autres. En lisière du village s'élève un minuscule temple à trois pattes dont l'intérieur rouge et or peut faire illusion. Un tout petit homme fait de bosses et de creux se traîne péniblement vers nous. Son enveloppe orange dissimule mal son horrible maigreur : ses os pointent à chaque mouvement et sa voix faible souffle le pire. Il meurt littéralement de faim car les Kmous, animistes, l'ignorent et que les trois familles lao du village qui pourraient lui apporter les offrandes qui le nourriraient - connaissent déjà les pires difficultés  pour combler les bouches quémandeuses de leurs nombreux enfants. Sa plainte s'échappe sur un ton monocorde et résigné. Quand il se plie en deux - je crois qu'il va casser comme une branche sèche- pour implorer je ne sais quel esprit généreux, nous restons  là mollement ébranlés, désarmés. Appuyant lourdement son corps desséché sur un bout de bois tordu, le bonze se lève en un effort immense. Debout, il ressemble aux arbres alentour, aussi rabougri et ratatiné qu'eux, tronc sans sève sculpté par le vent, pas vraiment vivant mais pas mort non plus. En comparaison, nos chairs ruinées par la chaleur sont resplendissantes. Il psalmodie des paroles lugubres qui finissent de l'épuiser. Il se laisse glisser sur la terre fièvreuse et ne dit plus un mot. Nous le quittons à pas lents pour rejoindre le chef du village qui nous attend dans une grosse cahute où trône un bidon d'essence avec plein d'hommes autour. Un petit mot tout juste appris suffit maintenant pour recevoir sourire et regard doux et je ne peux décemment décliner l'invitation à aspirer par un tuyau puant un liquide bouillant au goût de feu. J'y mets sans doute une telle bonne volonté qu'ils m'en remplissent un bol dont la crasse accroche les lèvres. Je ne peux échapper à l'absorption de ce breuvage immonde et c'est sous une dizaine de paires d'yeux attentives que je prends mon courage à pleine bouche et que j'avale sans respirer le bouillon de bienvenue. L'estomac au bord des lèvres, la cervelle liquéfiée sous le double effet de la chaleur lourde, lourde et de l'alcool fort, je sors nauséeuse de la cabane. Je n'ai plus qu'une envie, aller me vautrer sous la tente que nous avons plantée en contrebas, près du ruisseau, en rêvant du bonheur extraordinaire d'un verre d'eau fraîche. Le pas aussi assuré que possible, je m'y dirige en saluant encore quelques habitants au passage. Je débouche sur une petite place où trois hommes s'affairent autour d'un feu et d'un grand chien carbonisé. Ils l'ont brûlé avec poils, queue, tête et entrailles. La bête est intacte, affreusement raidie par la flamme, la mâchoire retroussée sur des dents qui se croisent comme des épées. Je continue l'air de rien mon chemin vers la tente où, croyant me reposer, je ne me reposerai pas.



    Article ajouté le 2007-11-03 , consulté 1937 fois

    Commentaires


    Bug le 07/11/2007 à 11:38:55
    Dis l'écrivain, c'est quoi ce drôle de pays où t'as atterri ?
    liliane le 06/11/2007 à 01:10:54
    BON ANNIVERSAIRE EN CE 5 NOVEMBRE BEAU ET FROID /CONTINUES CES CHRONIQUES DE VIE AILLEURS /CES RENCONTRES SANS PEUR MAIS PARFOIS DE DOULEUR BISES
    Charlotte le 04/11/2007 à 16:52:19
    vos chroniques de voyage sont poignantes, envoûtantes et nous embarquent loin, car vous savez voir au-delà de la misère, au-delà de la dureté. C'est un plaisir de lire ce que vous écrivez. Merci
    Sister le 03/11/2007 à 18:29:05
    Ce qui s’imprime là dans ton regard, pendant que le désarroi me cherche, ne reste pas sans emploi. Se peut-il qu’il y ait un peu de tous ces gens en toi, quand tu reviendras… Et ces mots qui te ressemblent… Que restera-t-il de tout cela, bien loin, quand le temps aura tourné la page après l’avoir griffonnée ..

    Liens

    Voir les articles de la catégorie " L'ailleurs "

    Afficher une version imprimable de cet article
    Retour aux articles