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    Le petit théâtre de Cage Marais (16)

    Je me sens inhospitalière, hantée par un rêve banal qui refuse de prendre corps en moi. Je deviens une femme comme tant d'autres, un homme comme parfois, constamment dans l'encombrement de sa chair vide. Je me mets à travailler le dimanche : je vais à l'atelier, je fabrique des étagères de toutes les dimensions. Parfois, le pâle récitant verlainien m'accompagne. Les commandes sont de plus en plus vite honorées,  nous trouvons d'autres occupations des mains : les boîtes de conserve s'amoncellent dans l'appentis, nous les cueillons sur les trottoirs, dans nos cuisines, dans les rayons des magasins, partout en quête d'une forme singulière. Je me mets à manger du foie de morue, des maquereaux à la moutarde, du thon à la catalane, du corned-beef, des assortiments de biscuit. Je nourris tous les chats du quartier, j'impose à l'homme Leiner le même régime alimentaire pendant des jours pour disposer de conditionnements pour collectivités. Je noie ses cheveux et les plantes d'huile. Je vide un bidon de cinq litres toutes les semaines. Lui, ne rechigne pas au gras de sa tignasse, pas davantage face à la cinquième assiette de cassoulet ou de saucisses lentilles. Un soir, juste il soupire : "c'est tellement bon quand on en a encore envie !". Régulièrement, nous pissons sur le tas de ferraille pour qu'il rouille plus vite. Enfin, nous possédons assez de boîtes pour fabriquer un Don Quichotte et sa monture. Nous trouons, découpons, cabossons, soudons. Le fer résiste, entaille, fait couler le sang sur un sol piétiné par nos incessants allers et retours entre la tête haute de deux mètres cinquante et les sabots d'un cheval à trois pattes. L'homme de la Mancha  a un air penché, un air tout de travers qui lui va bien. Le dimanche du dévoilement, quand j'ôte le drap XXL pour l'exposer aux yeux de Leiner et d'autres témoins passagers, la sculpture s'écroule dans un raffut de vieilles casseroles. J'aime ce moment : l'émotion vient du ratage. L'oeuvre n'est pas dans l'objet. C'est un travail sur la vanité : pas d'égo tous égaux tous poussière. Je suis comme un Africain pour qui il est plus important de fabriquer que de conserver.      

                          L'amour pareil à la création.

    Mon coeur

                               pris

           par un seul de tes yeux par un seul de tes airs.

    Je peux me satisfaire de cet oeil,

                                                     de cet air, sans rien de plus que cet air,

                                           cet oeil à toi

                                          dans l'ignorance de mon amour pour toi

                                           magnifique dont j'aime

    l'air

    et

    l'oeil

    qui ne sont pas adressés.



    Article ajouté le 2007-09-13 , consulté 3090 fois

    Commentaires


    A.M. le 04/02/2008 à 09:02:50
    Ach du Lieber Nathalie...
    Tom le 04/11/2007 à 08:55:40
    C'est dense, on n'a pas l'habitude de lire ce genre de choses, étonnant !

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