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    Le petit théâtre de Cage Marais (12)

    Avec cette lecture à trois voix, l'indifférence m'abandonne. J'apprends que le monde existe et je reçois tout le monde de plein fouet. Mes nuit blanches données à Blanchot, la cantine infréquentée pour cause d'absorption poétique, mes heures de devoir raccourcies au couteau pour une page de Kierkegaard lue sans difficulté aucune puisque je suis sans connaissance de ce que je lis, sans autre connaissance que ce que je lis. J'écoute par eux s'interrompre la trajectoire parcourue. Toute mon attention est requise par leurs livres que je lis lentement (pourtant ils me précipitent) tout le temps. Leurs mots ne suffisent pas à la vérité qu'ils contiennent, ils m'indiquent la vie à suivre, des logiques fortes pour continuer. A treize ans, je deviens militante syndicaliste dans le lycée prison de Nantes. Je crée presque toute seule une coopérative. On me forme à la prise de parole, à la parole tractée à Chatenay-Malabry. J'inscris volontairement mon esprit dans le monde en même temps que mon corps, sans le vouloir. J'ai treize ans et demi, Gontran, mon frère aimé aîné m'emmène dans une maison sur l'île Feydeau tenue par des couturiers. Ils jouent à la poupée avec moi : ils me déshabillent, m'habillent, me déguisent, me fabriquent une robe bleue, exactement de la couleur de mes yeux, en crêpe de Chine. Un jeudi après-midi, une femme passe. Elle s'appelle Viviane. Bruyante, grande, ronde et maquillée et maniérée et parfumée et habillée et déshabillée. Elle tournoie autour de l'enfant, se penche, se cambre, agite ses mains aux ongles peints, ouvre grand sa bouche rouge betterave aux sons graves qui s'échappent en continu. Ses longs bras blancs s'arrondissent autour de l'enfant figée par l'exubérance fabriquée d'une femme de théâtre dont le théâtre ne veut plus ou alors le boulevard en épouse bafouée destinée à faire rire elle qui n'aime que le drame, l'alexandrin sangloté au visage de la foule. Ses yeux ne quittent pas mon regard qui les fuit. Quand il les soutient, je suis curieusement remuée, brutalement transportée. Je deviens pure sensation, sans émotion aucune. Elle apprend que je dois monter à Nanterre le week-end suivant pour un congrés de l'action marxiste. Elle propose de m'y emmener en voiture puisqu'elle est parisienne et qu'elle rentre chez elle. J'accepte. La chose syndicale se transforme en chose libidinale.



    Article ajouté le 2007-05-28 , consulté 3170 fois

    Commentaires


    Philémon le 04/07/2007 à 18:07:37
    quelque chose se voile et se dévoile. Petit tas de petits secrets à ne pas glisser sous tous les oreillers...
    Jeanne le 13/06/2007 à 17:22:04
    Votre talent est plurielle
    Lila le 13/06/2007 à 17:20:49
    Où nous emmenez-vous ?

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