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    Le petit théâtre de Cage Marais (10)

    Irrégulièrement, je vais guetter le hasard dans un bar de nuit. Me voilà, dit parfois le Destin, c'est l'amour, dit l'Evénement quand je rencontre dans un autre bar à Paris rue de la Folie Méricourt où court la folie de Marais bien des années après.

    Tu es attendue

    dans ce café joyeux de La Rochelle

    tu y es dans ce désir que j'ai

                                          de toi

    avant toi.

             Je bois du vin.

           Mes yeux se troublent.

             Mes amours de toi déjà dans le vin de

    La Rochelle.

    Je bois mon amour avec mon vin.

    Je bois jusqu'à l'ivresse légère de mon amour

    merveille.

                 Dès le premier verre,

    je suis dans la merveille.

                                   Quelques verres de vin en plus

    n'ajoutent rien à

                            l'émerveillement

          que j'ai de nous avant nous.

           Je suis dans le tremblement des femmes devant ce qui surgit, je suis comme l'apprenti menuisier devant le tremble, première essence qu'on apprend à travailler avec le tilleul. Dès toute petite, je veux raccorder les mains au cerveau. Sans y penser, je touche la matière. Je retrousse mon pantalon jusqu'aux genoux, je marche dans l'eau de la rivière, je cherche le bois gorgé. Je vois des grosses branches flottantes, je m'en saisis, je les ramène une à une sur la rive vaseuse. J'attache la branche au garde bout de mon vélo avec une corde à sauter. Je chemine difficilement sur le layon avec ce gros bout de bois sale qui crisse sur les cailloux, rebondit sur les nids de poule, manque me faire tomber à chaque virage que je coupe un peu vivement dans l'empressement que je connais de faire un tas de mon trésor. Je fais dix allers-retours, dix rêves de Robinsonne. Je suis dans le geste primitif de l'abri en bois. Je le laisse rendre un peu de l'eau bue et je le façonne presque comme du plâtre. J'écrase mon poing dedans. Je suis venue au corps par le poing dans le bois. Je suis venue au monde par le faire de la matière. Faire avec les mains tout de suite, toute petite, je ne dissocie pas le cerveau du potager, de la carrière d'argile derrière l'école où on allait chercher la terre douce de nos doigts d'artisan. La maîtresse de maternelle ne sépare rien, elle jette des passerelles, : faire pousser les légumes, les cuisiner. Je suis heureuse dans cette enfance-là. Tout est facile : je regarde une maison, je me demande comment c'est fait, je grimpe sur la charpente. J'ouvre le ventre de l'objet et j'essaie de comprendre le mécanisme de la voix dans la boîte. Ma tête est dans la boîte, pendant des heures le monde est entrailles de radio. Des années plus tard, je suis malhabile devant le morceau de tremble que je dois défoncer pour apprendre à travailler le bois. Frêle devant le bois le plus tendre, physiquement éprouvée d'abord dans le fil puis dans les traverses. Raide et tendue devant mon établi, je défonce copeau par copeau dans le sens des veines. Chaque copeau est un épuisement absolu. Des gouttes de sueur perlent à mon front têtu. Le prof est tout le temps derrière la seule fille de la classe - il ne sait pas ne pas la distinguer -  il lui dit : "Regarde ! Touche !". Il lui répète : "Fais avec les outils, pas avec ta tête !". Elle ressent pour la première fois la peur de ne pas y arriver, la peur de se planter dans le fond du bois. Elle le regarde fébrilement, posant sans vraiment poser ses mains sur lui comme s'il allait la mordre. L'inertie la gagne face au tremble face au tilleul elle ne sait plus faire avec ses mains. La tête est trop pleine, elle doit se vider pour entrer dans le bois monstrueux, hostile. Elle s'entête pourtant et le jour de l'examen pratique, elle réalise un pommeau de canne. Au bout de trois heures, le bois casse. Le travail est accompli mais le boiscasse entraîne une mention passable. La honte pour la première fois. Maîtrise incomplète de la fille face au bois. Les douze garçons obtiennent tous au moins la mention bien. La fille passe, les garçons triomphent. Je m'en fous : l'échec ne tient pas compte d'eux, il ne tient qu'à moi.



    Article ajouté le 2007-03-24 , consulté 3259 fois

    Commentaires


    Le ver est dans le fruit le 13/04/2007 à 09:16:57
    Le ton est singulier et cela nous embarque loin
    Véloce le 31/03/2007 à 19:48:11
    Curieux ce texte, intrigant même, on y va même si on ne sait pas où. Des fois je le relis et ce n'est jamais la même lecture...

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