nathalie epronArticles
PhotosForumNewsletterLe petit théâtre de Cage Marais (9)Je suis suivie par une jeune femme schizoïde qui précipite son pas derrière moi. Nous sommes à distance égale du haut et du bas. Elle prononce la même exclamation pour la sixième fois. Quelle belle nuque ! m'attrape par le cou, me fait le coup du lapin, me retrouve les cervicales brisées au jetée de la dernière marche. Je prends frayeur de sa folie articulée, je dévale l'escalier, je distance la folle, je tombe sur Marie l'Ange qui rit celle-là n'est pas dangereuse. Je souris, j'oublie parfois la folie douce. Je continue d'accompagner les ombres hantantes du parc. Le soir, Michel vient s'asseoir sur la marche de la caravane. Je me pose près de lui, dans ses mots dilués dans la maladie. Aucune parole n'est praticable, je le laisse crier au marais. A seize ans, je quitte le lycée, je retourne à Laporte qui se ferme sur mon passé. Je m'installe dans la campagne poitevine. La première ferme est à cinq cent mètres. Je suis extrêmement seule, joyeuse avec ce que je suis. Je ne suis pas triste : toutes les envies sont là. Rarement, on vient me voir. Quand ça arrive, je suis consacrée, j'ai toutes les attentions. Je vis retirée sans aucune misanthropie, mon nom n'est pas nommé, c'est tout. Je peux être seule toujours, mais plus dans mon corps qui saigne pour la première fois depuis mes treize ans. Mes cuisses aux filets de sang me fascinent. Je dresse un miroir devant le sexe écartelé et je regarde pendant trois jours la femme qui saigne. L'idée d'un bébé sort, alors que jamais sortie de moi l'idée de l'enfance. Un bébé pendant quelques mois, c'est mon idée. Au moment de l'expulsion je pense, quand je lave le sexe, les fesses, les cuisses et la tête du nourrisson pendant des heures dans une bassine emplie d'eau de pluie. S'éveille en moi une curiosité d'urgence : mettre un enfant dans le monde. Je sors dans la ville de Poitiers en compagnie du tout-petit désiré né dans la vieille glace piquée. Je suis presque née en formant un voeu de naissance. Je vais voir un documentaire sur les boucheries aux USA que je ne vois pas. Une jeune fille qui m'a abordée au sortir du car me cache l'écran de son visage, de sa paume dégantée dans le noir. Je n'ai rien vu des boucheries américaines, je ne veux plus être seule dans mon corps. Je quitte l'isolement terrestre certaines nuits pour aller à l'hôtel de France. Je rencontre. Quelques personnes. Le corps prend corps dans la gravité d'un âge plus avancé où je me regarde faire. Je fais, j'accepte tout. L'homme rencontré est entré, il sort en jetant de l'argent. Je ne lui demande rien. Il croit froissement de reins pareil au froissement de billets. Je ne retourne pas à l'hôtel de France, je ne retourne pas dans la petite maison où l'eau est dans le puits et j'accepte une proposition de boulot, de factotum près de la mer. Je pars à La Rochelle où je fais en sorte d'être extrêmement occupée. Je rencontre comme rien. Je circule dans le monde toujours seule mais avec beaucoup de bruit. Je connais une inquiétude du silence, je vais au bureau la nuit, mon logement est une résidence d'artistes. Je les accueille, je m'occupe d'eux. C'est une forme de solitude déplacée : mon corps dans l'espace reste une chose sans voix mais je vois le dessous du dessus partout. Je suis éponge, je sens en trop ce manque de masque sur mon visage, cette aisance incroyable à saisir tous les visages de tous les autres. Ils sentent une menace, ils s'en vont remplacés par d'autres. Je borne la connivence : je mets des draps propres, je prépare la nourriture pour plusieurs repas, je dispose des livres et des disques sur l'étagère, j'allume des petites lumières, je laisse un mot de bienvenue, je m'en vais. Je reviens la bouche fendue par un sourire pour chacun installé là. Je suis seule toujours, j'ai juste changé d'absence. Je travaille beaucoup, énormément, tout le temps. Je suis comme une abeille ouvrière, jamais au repos. Toujours, je bâtis pour d'autres un projet, une parole. Je dépense sans compter un temps qui ne compte pas. Je mets entre moi et moi un espacement de labeur. Je n'ai pas ma tête à moi pas plus que de corps. Tout est clair, lavé parterre. Je ne me prends pour rien, j'assiste, je suis assistante. Article ajouté le 2007-02-25 , consulté 3210 fois CommentairesKurt le 27/10/2007 à 08:25:37Le sentiment de solitude, la richesse de l'être dans l'extrême dénuement affectif me touche beaucoup. LiensVoir les articles de la catégorie " roman inédit en ligne "Afficher une version imprimable de cet article Retour aux articles |