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    Le petit théâtre de Cage Marais (8)

    Je suis dans la vie en étant non accompagnée dans le regard, l'appréciation. Je fais sans les autres comme je fais sans moi. Il n'y a pas plus d'enfant que d'adulte, le canal de la Martinière, la vigne alourdie de septembre, le fossé élargi où je baigne mes pieds, mes mains, mon visage les jours de pluie violente et brève; carnassière quand on m'approche, je peux mordre. A l'école, je n'ai pas envie d'y aller ; j'y vais fille de l'instituteur. Les autres ne m'aiment pas, fille de l'instituteur, bonne élève, les conditions sont réunies pour la haine infantile : je suis seule dans la cour, seule dans la classe, seule dans les villages, seule dans les campagnes. Je ne perds pas de temps à apprendre, j'apprends vite comme si je savais déjà mais les mots ne sortent pas, une fois appris, ils sont ensevelis. Mon père est sourd, ma mère est sourde, mes frères trèsaînés sont sourds. Longtemps l'isolement le sourire aux lèvres, je souris tout le temps, puis j'accueille en confiance, personne ne veut de mon hospitalité, je souris toujours. Je laisse larme au père émotif qui est touché partout, je fuis le père en pleurs grâce à ma bicyclette, échappée belle devant la mère frivole et plaintive qui rêve bijoux, cabriolet vert anglais, vison et d'homme à faire briller la femme. J'ai treize ans et juste un semblant de lien avec un garçon maigre aux grands yeux sombres qui me regarde souvent d'un air buté. C'est un redoublant récidiviste qui a seize ans qui fugue tout le temps de ses familles d'accueil qui oublie ses cahiers qui fume à la grille de l'école qui marche dans la nuit, parfois je l'accompagne. On n'échange pas un mot. Des fois, je repousse son bras de mon épaule ; des fois, je dénoue sa main de la mienne. Il ne dit rien; il recommence. Je ne veux plus aller dans la nuit avec lui. Je reçois un courrier qu'il a glissé dans la boîte à lettres de l'instituteur.

    Cage je veut savoir pour quoi tu veut pas sortir avec moi.  

    Dis moi la vériter. 

    Je ne serait pas faché si tu me dis la vériter

    parce que je sui grand   oui - non

    parce que je fume      oui - non

    parce que je sui pas beau    oui - non

    parce que je sui beau   oui - non

    Cage tu dois barré se que tu pense

    ecrie derrière la fiche ce que tu veut

    tu pourras me donner la feille lundi soir après l'école

    tu veut sortir avec moi   oui - non

    si c'est oui tu barre le non

    si c'est non tu barre le oui

    François

    Je barre le oui et je pars en vacances rejoindre mon frèreaimé aîné qui anime des ateliers de création dans un lieu tenu secret. Je passe des vacances, bientôt toutes les vacances, dans une caravane au milieu d'autres caravanes, dans le parc de la clinique psychiatrique de Laporte. Je dis Laporte comme je dis le port. Le marais poitevin cerne la maison des fous. Je suis bien dans le vert, je suis bien dans la fantaisie des grands psychotiques. Ils quadrillent le parc, cherchent à quatre pattes la main coupée de l'un, le sein tranché de l'autre ; je cherche avec eux la perte, la mutilation. Je cherche ce qui n'arrive jamais, ce qui finit par arriver. Mais ce n'est pas une main, c'est un doigt à l'ongle rongé mal découpé dans la première phalange, qu'il mastique difficilement en râlant sur la nouvelle marque de chewing-gum distribué à Laporte. Je le regarde faire sans dégoût, sans jugement. Je vais à la rencontre d'un autre accroupi sous le chêne centenaire. Il a écrasé ses yeux, dit-il. Il n'a plus de regard, toujours dans le retard du voir, il veut mes yeux pour voir au moment où ça se passe mais rien ne se passe, rien à voir ici que l'invisible des individus qu'on parque pour ne pas voir l'humanité dérangée déranger l'homme rangé, moins la femme qui accepte davantage d'être dérangée par moins rangée qu'elle. Je suis comme la femme de la rue, entendant hurler le paranoïaque effrayé de traverser. Elle le prend par le bras avec fermeté et douceur et le lâche rapidement au carrefour suivant, assommée par les cris qui ne cessent pas et qu'elle n'a pas de raison de faire taire. Les fous fauves feulent, il fait froid, il fait peur. La seule fois où la peur à Laporte m'aborde, c'est quand je descends le grand escalier en fer à cheval.

     

                                 

     



    Article ajouté le 2007-02-04 , consulté 3221 fois

    Commentaires


    T.N. le 18/05/2008 à 17:19:59
    L'ordinaire à mesure confronté.
    alicec' le 07/09/2007 à 16:00:39
    c'est exactement ça le monde des fous, la folie humaine et ses avatars, tares;

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